Oh ! Quand La Mort

Oh ! quand la Mort, que rien ne saurait apaiser,

Nous prendra tous les deux dans un dernier baiser

Et jettera sur nous le manteau de ses ailes,

Puissions-nous reposer sous deux pierres jumelles !

Puissent les fleurs de rose aux parfums embaumés

Sortir de nos deux corps qui se sont tant aimés,

Et nos âmes fleurir ensemble, et sur nos tombes

Se becqueter longtemps d’amoureuses colombes !

Quand Mon Esprit Jadis Sujet À Ta Colère

A quiconques aura telle dame servie

Avec tant de rigueur et de fidélité,

J’égalerai ma mort comme je fis ma vie,

Maudissant à l’envi toute légèreté,

Fuyant l’eau de l’oubli pour faire expérience

Combien des maux passés douce est la souvenance.Ô amants échappés des misères du monde,

Je fus le serf d’un oeil plus beau que nul autre oeil,

Serf d’une tyrannie à nulle autre seconde,

Et mon amour constant jamais n’eut son pareil.

Il n’est amant constant qui en foi me devance,

Diane n’eut jamais pareille en inconstance,

Toast Funèbre

Ô de notre bonheur, toi, le fatal emblème !

Salut de la démence et libation blême,
Ne crois pas qu’au magique espoir du corridor
J’offre ma coupe vide où souffre un monstre d’or !
Ton apparition ne va pas me suffire :
Car je t’ai mis, moi-même, en un lieu de porphyre.
Le rite est pour les mains d’éteindre le flambeau
Contre le fer épais des portes du tombeau :
Et l’on ignore mal, élu pour notre fête
Très simple de chanter l’absence du poète,
Que ce beau monument l’enferme tout entier :
Si ce n’est que la gloire ardente du métier,
Jusqu’à l’heure commune et vile de la cendre,
Par le carreau qu’allume un soir fier d’y descendre,
Retourne vers les feux du pur soleil mortel !

Magnifique, total et solitaire, tel
Tremble de s’exhaler le faux orgueil des hommes.
Cette foule hagarde ! elle annonce : Nous sommes
La triste opacité de nos spectres futurs.
Mais le blason des deuils épars sur de vains murs,
J’ai méprisé l’horreur lucide d’une larme,
Quand, sourd même à mon vers sacré qui ne l’alarme,
Quelqu’un de ces passants, fier, aveugle et muet,
Hôte de son linceul vague, se transmuait
En le vierge héros de l’attente posthume.

Vaste gouffre apporté dans l’amas de la brume
Par l’irascible vent des mots qu’il n’a pas dits,
Le néant à cet Homme aboli de jadis :
 » Souvenir d’horizons, qu’est-ce, ô toi, que la Terre ?  »
Hurle ce songe ; et, voix dont la clarté s’altère,
L’espace a pour jouet le cri :  » Je ne sais pas !  »

Le Maître, par un œil profond, a, sur ses pas,
Apaisé de l’éden l’inquiète merveille
Dont le frisson final, dans sa voix seule, éveille
Pour la Rose et le Lys le mystère d’un nom.
Est-il de ce destin rien qui demeure, non ?
Ô vous tous, oubliez une croyance sombre.
Le splendide génie éternel n’a pas d’ombre.
Moi, de votre désir soucieux, je veux voir,
À qui s’évanouit, hier, dans le devoir
Idéal que nous font les jardins de cet astre,
Survivre pour l’honneur du tranquille désastre
Une agitation solennelle par l’air

De paroles, pourpre ivre et grand calice clair,
Que, pluie et diamant, le regard diaphane
Resté là sur ces fleurs dont nulle ne se fane,
Isole parmi l’heure et le rayon du jour !

C’est de nos vrais bosquets déjà tout le séjour,
Où le poète pur a pour geste humble et large
De l’interdire au rêve, ennemi de sa charge :
Afin que le matin de son repos altier,
Quand la mort ancienne est comme pour Gautier
De n’ouvrir pas les yeux sacrés et de se taire,
Surgisse, de l’allée ornement tributaire,
Le sépulcre solide où gît tout ce qui nuit,
Et l’avare silence et la massive nuit.

Tombeau

Sonnet.

L’homme qu’on a cru mort, de son sommeil profond
S’éveille. Un frisson court dans sa chair engourdie ;
Il appelle. Personne ! Et sa plainte assourdie
Lui semble retomber d’un étrange plafond.

Seul dans le vide épais que les ténèbres font,
Il écoute, et, roulant pleine de léthargie
Sa prunelle par l’ombre et la peur élargie,
Il sonde éperdument l’obscurité sans fond.

Personne ! À se dresser faible et lent il s’apprête,
Et voilà que des pieds, des reins et de la tête,
Horreur ! il a heurté six planches à la fois.

Dors, ne te dresse plus vers le haut empyrée,
Ô mon âme, retiens ton essor et ta voix
Pour ne pas te sentir toute vive enterrée.

Les Yeux

Partout je les évoque et partout je les vois,
Ces yeux ensorceleurs si mortellement tristes.
Oh ! comme ils défiaient tout l’art des coloristes,
Eux qui mimaient sans geste et qui parlaient sans voix !

Yeux lascifs, et pourtant si noyés dans l’extase,
Si friands de lointain, si fous d’obscurité !
Ils s’ouvraient lentement, et, pleins d’étrangeté,
Brillaient comme à travers une invisible gaze.

Confident familier de leurs moindres regards,
J’y lisais des refus, des vœux et des demandes ;
Bleus comme des saphirs, longs comme des amandes,
Ils devenaient parfois horriblement hagards.

Tantôt se reculant d’un million de lieues,
Tantôt se rapprochant jusqu’à rôder sur vous,
Ils étaient tour à tour inquiétants et doux :
Et moi, je suis hanté par ces prunelles bleues !

Quels vers de troubadours, quels chants de ménestrels,
Quels pages chuchoteurs d’exquises babioles,
Quels doigts pinceurs de luths ou gratteurs de violes
Ont célébré des yeux aussi surnaturels !

Ils savouraient la nuit, et vers la voûte brune
Ils se levaient avec de tels élancements,
Que l’on aurait pu croire, à de certains moments,
Qu’ils avaient un amour effréné pour la lune.

Mais ils considéraient ce monde avec stupeur :
Sur nos contorsions, nos colères, nos rixes,
Le spleen en découlait dans de longs regards fixes
Où la compassion se mêlait à la peur.

Messaline, Sapho, Cléopâtre, Antiope
Avaient fondu leurs yeux dans ces grands yeux plaintifs.
Oh ! comme j’épiais les clignements furtifs
Qui leur donnaient soudain un petit air myope.

Aux champs, l’été, dans nos volontaires exils,
Près d’un site charmeur où le regard s’attache,
Ô parcelles d’azur, ô prunelles sans tache,
Vous humiez le soleil que tamisaient vos cils !

Vous aimiez les frissons de l’herbe où l’on se vautre ;
Et parfois au-dessus d’un limpide abreuvoir
Longtemps vous vous baissiez, naïves, pour vous voir
Dans le cristal de l’eau moins profond que le vôtre.

Deux bluets par la brume entrevus dans un pré
Me rappellent ces yeux brillant sous la voilette,
Ces yeux de courtisane admirant sa toilette
Avec je ne sais quoi d’infiniment navré.

Ma passion jalouse y buvait sans alarmes,
Mon âme longuement s’y venait regarder,
Car ces magiques yeux avaient pour se farder
Le bistre du plaisir et la pâleur des larmes !…

Les Yeux

Quand la lune apparaît dans la brume des plaines,
Quand l’ombre émue a l’air de retrouver la voix,
Lorsque le soir emplit de frissons et d’haleines
Les pâles ténèbres des bois,

Quand le boeuf rentre avec sa clochette sonore,
Pareil au vieux poëte, accablé, triste et beau,
Dont la pensée au fond de l’ombre tinte encore
Devant la porte du tombeau ;

Si tu veux, nous irons errer dans les vallées,
Nous marcherons dans l’herbe à pas silencieux,
Et nous regarderons les voûtes étoilées.
C’est dans les champs qu’on voit les cieux.

Nous nous promènerons dans les campagnes vertes ;
Nous pencherons, pleurant ce qui s’évanouit,
Nos âmes icibas par le malheur ouvertes
Sur les fleurs qui s’ouvrent la nuit !

Nous parlerons tout bas des choses infinies.
Tout est grand, tout est doux, quoique tout soit obscur.
Nous ouvrirons nos coeurs aux sombres harmonies
Qui tombent du profond azur.

C’est l’heure où l’astre brille, où rayonnent les femmes.
Ta beauté vague et pâle éblouira mes yeux.
Rêveurs, nous mêlerons le trouble de nos âmes
A la sérénité des cieux.

La calme et sombre nuit ne fait qu’une prière
De toutes les rumeurs de la nuit et du jour ;
Nous, de tous les tourments de cette vie amère
Nous ne ferons que de l’amour !

Voix Éteinte

Et soudain, confirmant et dépassant mes craintes,

Un mal lâche et sournois la saisit au gosier,

Comme pour empêcher ses plaintes,

Et l’étouffa sous ses étreintes

Tel un serpent un rossignol dans un rosierOh ! quinze mois entiers l’angoissante torture

D’entendre s’enrouer, tousser, tousser encor,

Tousser d’une toux rauque et suffocante et dure

La gorge d’où longtemps avaient pris leur essor

Tant de beaux chants à l’aile d’or !

Chaque matin sentir plus sourde sa parole,

Et ses efforts plus grands, plus vains, plus anxieux

Pour l’appel qui supplie ou le mot qui console

La pauvre mère qui s’affole

Puis ne plus rien entendre d’Elle que ses yeux !

Purgatoire

J’ai fait ce rêve. J’étais mort.

Une voix dit : — Ton âme impie,

En un très-misérable fort,

Va revivre afin qu’elle expie.

Dans le bois qu’octobre jaunit

Et que le vent du nord flagelle,

Deviens le passereau sans nid.

— Merci. Je vais voler vers elle.

— Non ! sois plutôt l’arbre isolé

Et, dans l’ouragan qui s’irrite,

Tords ton feuillage échevelé,

— Soit. Il se peut que je l’abrite.

— Alors, cœur plein d’amour humain,

Sois le caillou que broie et roule

Le chariot sur un grand chemin.

— Qu’importe ? si son pied me foule.

— Insensé, dit enfin la voix

Qui gronda pour cet anathème,

Sois donc homme encore une fois,

Et revis, mais sans qu’elle t’aime !

L’attente

Au bout du vieux canal plein de mâts, juste en face

De l’Océan et dans la dernière maison,

Assise à sa fenêtre, et quelque temps qu’il fasse,

Elle se tient, les yeux fixés sur l’horizon.Bien qu’elle ait la pâleur des éternels veuvages,

Sa robe est claire ; et bien que les soucis pesants

Aient sur ses traits flétris exercé leurs ravages,

Ses vêtements sont ceux des filles de seize ans.

Car depuis bien des jours, patiente vigie,

Dès l’instant où la mer bleuit dans le matin

Jusqu’à ce qu’elle soit par le couchant rougie,

Elle est assise là, regardant au lointain.

Pensées

Qu’as-tu à vouloir t’affirmer

alors que le doute est en toi

et qu’il t’habite en tapinois

comme une mauvaise vérité ?

Car même si tu es honoré

et qu’on récite tes pensées

jusqu’aux enfants de tes enfants

et à ceux qui en seront nés,

ce ne sera qu’une étincelle !

Seule la mort est éternelleEt qu’est-ce qu’on rêve de trouver

au-delà des années-lumière

ou dans le ténu des matières ?

On n’y verra qu’obscurité.

On se découvrira ignare

grandissant avec le savoir

Et ainsi feront nos enfants,

et les enfants encore à naître,

répétant être ou ne pas être.

Et toujours Gros-Jean comme devant

Remords Posthume

Sonnet.

Lorsque tu dormiras, ma belle ténébreuse,
Au fond d’un monument construit en marbre noir,
Et lorsque tu n’auras pour alcôve et manoir
Qu’un caveau pluvieux et qu’une fosse creuse ;

Quand la pierre, opprimant ta poitrine peureuse
Et tes flancs qu’assouplit un charmant nonchaloir,
Empêchera ton coeur de battre et de vouloir,
Et tes pieds de courir leur course aventureuse,

Le tombeau, confident de mon rêve infini
(Car le tombeau toujours comprendra le poète),
Durant ces grandes nuits d’où le somme est banni,

Te dira :  » Que vous sert, courtisane imparfaite,
De n’avoir pas connu ce que pleurent les morts ?  »
– Et le ver rongera ta peau comme un remords.

Une Charogne

Rappelez-vous l’objet que nous vîmes, mon âme,
Ce beau matin d’été si doux :
Au détour d’un sentier une charogne infâme
Sur un lit semé de cailloux,

Les jambes en l’air, comme une femme lubrique,
Brûlante et suant les poisons,
Ouvrait d’une façon nonchalante et cynique
Son ventre plein d’exhalaisons.

Le soleil rayonnait sur cette pourriture,
Comme afin de la cuire à point,
Et de rendre au centuple à la grande Nature
Tout ce qu’ensemble elle avait joint ;

Et le ciel regardait la carcasse superbe
Comme une fleur s’épanouir.
La puanteur était si forte, que sur l’herbe
Vous crûtes vous évanouir.

Les mouches bourdonnaient sur ce ventre putride,
D’où sortaient de noirs bataillons
De larves, qui coulaient comme un épais liquide
Le long de ces vivants haillons.

Tout cela descendait, montait comme une vague,
Ou s’élançait en pétillant ;
On eût dit que le corps, enflé d’un souffle vague,
Vivait en se multipliant.

Et ce monde rendait une étrange musique,
Comme l’eau courante et le vent,
Ou le grain qu’un vanneur d’un mouvement rythmique
Agite et tourne dans son van.

Les formes s’effaçaient et n’étaient plus qu’un rêve,
Une ébauche lente à venir,
Sur la toile oubliée, et que l’artiste achève
Seulement par le souvenir.

Derrière les rochers une chienne inquiète
Nous regardait d’un oeil fâché,
Epiant le moment de reprendre au squelette
Le morceau qu’elle avait lâché.

– Et pourtant vous serez semblable à cette ordure,
A cette horrible infection,
Etoile de mes yeux, soleil de ma nature,
Vous, mon ange et ma passion !

Oui ! telle vous serez, ô la reine des grâces,
Après les derniers sacrements,
Quand vous irez, sous l’herbe et les floraisons grasses,
Moisir parmi les ossements.

Alors, ô ma beauté ! dites à la vermine
Qui vous mangera de baisers,
Que j’ai gardé la forme et l’essence divine
De mes amours décomposés !

Vanités

Hélas ! combien de fois j’ai déjà vu le cierge
S’allumer tristement auprès d’un cher cercueil,
Et suivi l’huissier noir qui frappe de sa verge
Le pavé de l’église aux tentures de deuil !

Notre existence brève est une étroite berge,
Et nous des naufragés sur ce rebord d’écueil ;
À chaque instant, un flot en prend un qu’il submerge :
Et nous nous déchirons dans la haine et l’orgueil !

Vénus

Le feuillage lascif et chaud brûle les ailes

Des oiseaux dont le chœur éclate dans la nuit ;

Le rossignol redit cent fois : les fleurs sont belles.

L’oiseau qui ne sait pas de chansons fait du bruit.

L’amour fait palpiter sous leurs robes nouvelles

Le buisson qui gazouille et l’insecte qui luit,

Et, des choses d’un jour aux choses éternelles,

Embrasse l’univers qui s’abandonne à lui.

Le ciel sourit ; le sol jase ; la rose est folle :

A l’hymen du soleil elle tend sa corolle ;

Et l’antique Venus est éparse dans l’air ;

Et la vierge qui rêve, et l’homme qui médite

Se sentent tressaillir dans l’âme et dans la chair,

Et subissent aussi l’indomptable Aphrodite.

Les Yeux

Le soleil des beaux yeux ne brûle que l’été.

Plus tard il s’affaiblit ; plus tôt, il faut attendre :

C’est un rayon d’avril, pâle encore et trop tendre,

N’échauffant que la grâce au lieu de la beauté.

Au solstice de l’âge un instant arrêté,

C’est un feu qui ferait revivre un cœur en cendre

Une flamme dorant, avant que de descendre,

L’épanouissement de la maturité.

Pourtant, un jour plus doux tremble dans l’aube blanche ;

On dirait que du sein de l’ombre qui l’épanche,

Mystérieux, il garde encore de la nuit.

Le ciel profond n’a pas dépouillé tous ses voiles ;

Parmi l’azur il semble oublier des étoiles,

Et dans les yeux de vierge une aube monte et luit.