Poésie En Table D’émeraude

Le soleil en est le père,

la lune est sa mère,

le vent l’a porté dans son ventre

la Terre est sa nourrice

Le père de tout le telesme

de tout le monde est ici

Sa force ou puissance est entière

si elle est convertie en terre

Tu sépareras la terre du feu

le subtil de l’épais doucement

avec grande industrieIl monte de la terre au ciel,

et derechef il descend en terre

et il reçoit la force des choses supérieures et inférieures

Tu auras par ce moyen la gloire de tout le monde

et pour cela toute obscurité s’enfuira de toi

C’est la force forte de toute force

car elle vaincra toute chose subtile

et pénétrera toute chose solide.

Soleils Couchants

Oh ! regardez le ciel ! cent nuages mouvants,

Amoncelés là-haut sous le souffle des vents,

Groupent leurs formes inconnues ;

Sous leurs flots par moments flamboie un pâle éclair.

Comme si tout à coup quelque géant de l’air

Tirait son glaive dans les nues.Le soleil, à travers leurs ombres, brille encor ;

Tantôt fait, à l’égal des larges dômes d’or,

Luire le toit d’une chaumière ;

Ou dispute aux brouillards les vagues horizons ;

Ou découpe, en tombant sur les sombres gazons,

Comme de grands lacs de lumière.

Ronde Sentimentale

Sur les gazons verts, le soir nous dansons,

Au clair de la lune, au bruit des chansons.

Tout brûlant d’amour, le Ciel dit à l’Onde :

Je ne puis descendre et baiser tes flots,

Ni dans tes beaux yeux, par le soir déclos,

Voir se refléter ton âme profonde.

Sur les gazons verts, le soir nous dansons,

Au clair de la lune, au bruit des chansons.

La Rose s’entr’ouvre et dit à l’Étoile :

Que n’ai-je, ô ma fleur ! des ailes d’oiseau,

Puisque la madone, avec son fuseau,

File un blanc nuage, et t’en fait un voile !

Sur les gazons verts, le soir nous dansons,

Au clair de la lune, au bruit des chansons.

L’Étoile scintille et dit à la Rose :

Je ne puis voler comme un papillon,

Mais je puis, cher astre ! au bout d’un rayon

Boire tous tes pleurs, sans que l’on en cause.

Sur les gazons verts, le soir nous dansons,

Au clair de la lune, au bruit des chansons.

Frémissante encor, l’Onde sous la flamme

Apaise ses flots et dit à l’Azur :

Le meilleur de toi dans mon lit obscur

Sommeille à demi sur mon sein qui pâme.

Sur les gazons verts, le soir nous dansons,

Au clair de la lune, au bruit des chansons.

Sieste

La sombre forêt, où la roche

Est pleine d’éblouissements

Et qui tressaille à mon approche,

Murmure avec des bruits charmants.

Les fauvettes font leur prière ;

La terre noire après ses deuils

Refleurit, et dans la clairière

Je vois passer les doux chevreuils.

Voici la caverne des Fées

D’où fuyant vers le bleu des cieux,

Montent des chansons étouffées

Sous les rosiers délicieux.

Je veux dormir là toute une heure

Et goûter un calme sommeil,

Bercé par le ruisseau qui pleure

Et caressé par l’air vermeil.

Et tandis que dans ma pensée

Je verrai, ne songeant à rien,

Une riche étoffe tissée

Par quelque Rêve aérien,

Peut-être que sous la ramure

Une blanche Fée en plein jour

Viendra baiser ma chevelure

Et ma bouche folle d’amour.

Sous Bois

À travers le bois fauve et radieux,

Récitant des vers sans qu’on les en prie,

Vont, couverts de pourpre et d’orfèvrerie,

Les Comédiens, rois et demi-dieux.

Hérode brandit son glaive odieux ;

Dans les oripeaux de la broderie,

Cléopâtre brille en jupe fleurie

Comme resplendit un paon couvert d’yeux.

Puis, tout flamboyants sous les chrysolithes,

Les bruns Adonis et les Hippolytes

Montrent leurs arcs d’or et leurs peaux de loups.

Pierrot s’est chargé de la dame-jeanne.

Puis après eux tous, d’un air triste et doux

Viennent en rêvant le Poète et l’Âne.

Vénus Couchée

L’été brille ; Phœbus perce de mille traits,

En haine de sa sœur, les vierges des forêts,

Et dans leurs flancs brûlés de flammes vengeresses

Il allume le sang des jeunes chasseresses.

Dans les sillons rougis par les feux de l’été,

Entouré d’un essaim, le bœuf ensanglanté

Marche les pieds brûlants sous de folles morsures.

Tout succombe : au lointain les Nymphes sans ceintures

Avec leurs grands cheveux par le soleil flétris

Épongent leurs bras nus dans les fleuves taris,

Et, fuyant deux à deux le sable des rivages,

Vont cacher leurs ardeurs dans les antres sauvages.

Dans le fond des forêts, sous un ciel morne et bleu,

Vénus, les yeux mourants et les lèvres en feu,

S’est couchée au milieu des grandes touffes d’herbe

Ainsi qu’une panthère indolente et superbe.

Dénouant son cothurne et son manteau vermeil,

Elle laisse agacer par les traits du soleil

Les beaux reins d’un enfant qui dort sur sa poitrine,

Et tandis que frémit sa lèvre purpurine,

Un ruisseau murmurant sur un lit de graviers,

Amoureux de Cypris, vient lui baiser les pieds.

Sur son beau sein de neige Éros maître du monde

Repose, et les anneaux de sa crinière blonde

Brillent, et cependant qu’un doux zéphyr ami

Caresse la guerrière et son fils endormi,

Près d’eux gisent parmi l’herbe verte et la menthe

Les traits souillés de sang et la torche fumante.

Soupir

Mon âme vers ton front où rêve, ô calme sœur,
Un automne jonché de taches de rousseur
Et vers le ciel errant de ton œil angélique
Monte, comme dans un jardin mélancolique,
Fidèle, un blanc jet d’eau soupire vers l’Azur !
— Vers l’Azur attendri d’Octobre pâle et pur
Qui mire aux grands bassins sa langueur infinie
Et laisse, sur l’eau morte où la fauve agonie
Des feuilles erre au vent et creuse un froid sillon,
Se traîner le soleil jaune d’un long rayon.

Sieste

Sonnet.

Je passerai l’été dans l’herbe, sur le dos,
La nuque dans les mains, les paupières mi-closes,
Sans mêler un soupir à l’haleine des roses
Ni troubler le sommeil léger des clairs échos.

Sans peur je livrerai mon sang, ma chair, mes os,
Mon être, au cours de l’heure et des métamorphoses,
Calme et laissant la foule innombrable des causes
Dans l’ordre universel assurer mon repos.

Sous le pavillon d’or que le soleil déploie,
Mes yeux boiront l’éther, dont l’immuable joie
Filtrera dans mon âme au travers de mes cils,

Et je dirai, songeant aux hommes :  » Que font-ils ?  »
Et le ressouvenir des amours et des haines
Me bercera, pareil au bruit des mers lointaines.

Rêve

Ô mes auteurs chéris, vous qui, lorsque je pleure,

Me consolez toujours, m’entourez à toute heure,

Vos écrits ont calmé mes pensers dévorants,

Et je vous aime tous, en amis, en parents !…

Dans mes rêves brillants, fils de la poésie,

Je vois s’ouvrir pour moi votre foule choisie ;

Votre voix m’encourage, et je vous dis comment

Ma jeunesse a passé de tourment en tourment :

Comment, sans qu’un ami soit venu leur sourire,

Je fis mes premiers vers sans savoir les écrire ;

On m’interdit l’étude, ainsi que l’on défend

Le jeu, qui le distrait, au paresseux enfant.

Et je cachais à tous, comme on cache des crimes,

Les désirs du poète et ses penchants sublimes !…

Alors, comme un tribut pour ce que j’ai souffert,

Le laurier triomphal par vos mains m’est offert.

Paysage

À travers les massifs des pâles oliviers
L’Archer resplendissant darde ses belles flèches
Qui, par endroits, plongeant au fond des sources fraîches,
Brisent leurs pointes d’or contre les durs graviers.

Dans l’air silencieux ni souffles ni bruits d’ailes,
Si ce n’est, enivré d’arôme et de chaleur,
Autour de l’églantier et du cytise en fleur,
Le murmure léger des abeilles fidèles.

Laissant pendre sa flûte au bout de son bras nu,
L’Aigipan, renversé sur le rameau qui ploie,
Rêve, les yeux mi-clos, avec un air de joie,
Qu’il surprend l’Oréade en son antre inconnu.

Sous le feuillage lourd dont l’ombre le protège,
Tandis qu’il sourit d’aise et qu’il se croit heureux,
Un large papillon sur ses rudes cheveux
Se pose en palpitant comme un flocon de neige.

Quelques nobles béliers aux luisantes toisons,
Grandis sur les coteaux fertiles d’Agrigente,
Auprès du roc moussu que l’onde vive argente,
Dorment dans la moiteur tiède des noirs gazons.

Des chèvres, çà et là, le long des verts arbustes,
Se dressent pour atteindre au bourgeon nourricier,
Et deux boucs, au poil ras, dans un élan guerrier,
En se heurtant du front courbent leurs cols robustes.

Par delà les blés mûrs alourdis de sommeil
Et les sentiers poudreux où croît le térébinthe,
Semblable au clair métal de la riche Korinthe,
Au loin, la mer tranquille étincelle au soleil.

Mais sur le thym sauvage et l’épaisse mélisse
Le pasteur accoudé repose, jeune et beau ;
Le reflet lumineux qui rejaillit de l’eau
Jette un fauve rayon sur son épaule lisse ;

De la rumeur humaine et du monde oublieux,
Il regarde la mer, les bois et les collines,
Laissant couler sa vie et les heures divines
Et savourant en paix la lumière des cieux.

Symphonie

Ô chevrier ! ce bois est cher aux Piérides.
Point de houx épineux ni de ronces arides ;
À travers l’hyacinthe et le souchet épais
Une source sacrée y germe et coule en paix.
Midi brûle là-bas où, sur les herbes grêles,
On voit au grand soleil bondir les sauterelles ;
Mais, du hêtre au platane et du myrte au rosier,
Ici, le merle vole et siffle à plein gosier.
Au nom des Muses ! viens sous l’ombre fraîche et noire !
Voici ta double flûte et mon pektis d’ivoire.
Daphnis fera sonner sa voix claire, et tous trois,
Près du roc dont la mousse a verdi les parois,
D’où Naïs nous écoute, un doigt blanc sur la lèvre,
Empêchons de dormir Pan aux deux pieds de chèvre.

Promenade

Vous qu’à mon côté ma barque balance,

Regardez là-haut ce firmament bleu,

Magnifique espace où l’âme s’élance

Et monte en chantant jusqu’aux pieds de Dieu !

Vous qu’à mon côté berce ma nacelle,

Regardez au loin l’Océan d’azur,

Bassin dont l’eau vive au jour étincelle,

Grand comme le ciel et comme lui pur !

Mer et firmament ! délices de l’âme !

Rien, par un beau jour, n’est meilleur à voir,

Si ce n’est — brillant d’une humide flamme —

Entre ses longs cils votre grand œil noir !

Votre œil qui me tient muet sous le charme,

S’il fixe sur moi son joyeux éclair,

Ou bien s’il me fait voir dans une larme

Une âme profonde autant que la mer !

Tempête

Tout regard se perd, tant la brume est noire ;

Il ne fut jamais plus aveugle nuit :

Au sein du néant je pourrais me croire,

Si je n’entendais un immense bruit.

Cette voix, ô mer ! C’est ta voix qui tonne

Sur l’écueil voisin chargé de galets,

Tandis que le vent, le grand vent d’automne,

Fait craquer mon’ toit et bat mes volets.

Aquilon lugubre, incessante lame,

Oh ! Je vous sais gré de hurler ainsi !

Vous traduisez bien ce que j’ai dans l’âme.

Merci, vent d’automne ! Océan, merci !

Promenade

Nous qui croyons souffrir, songeons à la souffrance

De ceux qui vivent seuls, sans même une espérance,

Et qui mourront tout seuls ;

Regardons les méchants et ceux de qui la vie

N’a d’autre but que d’être à jamais asservie

Aux choses dont la mort fait les vers des linceuls !

Vois les hommes des champs ; vois les hommes des villes :

Les combats étrangers ou les guerres civiles

Déchirer leurs esprits ;

Jette un profond regard sur l’histoire profonde,

Et devant les forfaits entrevus sous cette onde,

Dis-moi ce que ressent ton pauvre cœur surpris.

Après avoir sondé toutes ces noires choses,

Regarde, là, tout près, les fleurs blanches ou roses

Sourire au grand ciel bleu ;

L’arbre étend ses longs bras, lorsqu’avec toi je passe,

Pour nous bénir, et Dieu rayonne dans l’espace,

Car l’arbre nous connaît et nous connaissons Dieu !

Amie, et délivrés de la ville lointaine

Dont le bruit nous arrive ainsi qu’un bruit de chaîne,

Essuie enfin tes pleurs !

Vois : la brise s’endort ; l’eau paisible s’écoule ;

Est-il bonheur plus grand que d’oublier la foule,

D’être aimé des oiseaux, et d’être aimé des fleurs ?

Paysage

Je veux, pour composer chastement mes églogues,
Coucher auprès du ciel, comme les astrologues,
Et, voisin des clochers, écouter en rêvant
Leurs hymnes solennels emportés par le vent.
Les deux mains au menton, du haut de ma mansarde,
Je verrai l’atelier qui chante et qui bavarde ;
Les tuyaux, les clochers, ces mâts de la cité,
Et les grands ciels qui font rêver d’éternité.

Il est doux, à travers les brumes, de voir naître
L’étoile dans l’azur, la lampe à la fenêtre,
Les fleuves de charbon monter au firmament
Et la lune verser son pâle enchantement.
Je verrai les printemps, les étés, les automnes ;
Et quand viendra l’hiver aux neiges monotones,
Je fermerai partout portières et volets
Pour bâtir dans la nuit mes féeriques palais.
Alors je rêverai des horizons bleuâtres,
Des jardins, des jets d’eau pleurant dans les albâtres,
Des baisers, des oiseaux chantant soir et matin,
Et tout ce que l’Idylle a de plus enfantin.
L’Émeute, tempêtant vainement à ma vitre,
Ne fera pas lever mon front de mon pupitre ;
Car je serai plongé dans cette volupté
D’évoquer le Printemps avec ma volonté,
De tirer un soleil de mon coeur, et de faire
De mes pensers brûlants une tiède atmosphère.