Les Vous Et Les Tu

Philis, qu’est devenu ce temps
Où, dans un fiacre promenée,
Sans laquais, sans ajustements,
De tes grâces seules ornée,
Contente d’un mauvais soupé
Que tu changeais en ambroisie,
Tu te livrais, dans ta folie,
A l’amant heureux et trompé
Qui t’avait consacré sa vie ?
Le ciel ne te donnait alors,
Pour tout rang et pour tous trésors,
Que les agréments de ton âge,
Un coeur tendre, un esprit volage,
Un sein d’albâtre, et de beaux yeux.
Avec tant d’attraits précieux,
Hélas ! qui n’eût été friponne ?
Tu le fus, objet gracieux !
Et (que l’Amour me le pardonne !)
Tu sais que je t’en aimais mieux.

Ah ! madame ! que votre vie
D’honneurs aujourd’hui si remplie,
Diffère de ces doux instants !
Ce large suisse à cheveux blancs,
Qui ment sans cesse à votre porte,
Philis, est l’image du Temps ;
On dirait qu’il chasse l’escorte
Des tendres Amours et des Ris ;
Sous vos magnifiques lambris
Ces enfants tremblent de paraître.
Hélas ! je les ai vus jadis
Entrer chez toi par la fenêtre,
Et se jouer dans ton taudis.

Non, madame, tous ces tapis
Qu’a tissus la Savonnerie,
Ceux que les Persans ont ourdis,
Et toute votre orfèvrerie,
Et ces plats si chers que Germain
A gravés de sa main divine,
Et ces cabinets où Martin
A surpassé l’art de la Chine ;
Vos vases japonais et blancs,
Toutes ces fragiles merveilles ;
Ces deux lustres de diamants
Qui pendent à vos deux oreilles ;
Ces riches carcans, ces colliers,
Et cette pompe enchanteresse,
Ne valent pas un des baisers
Que tu donnais dans ta jeunesse.

Nostalgie

Oh ! lorsque incessamment tant de caprices noirs

S’impriment à la rame,

Et que notre Thalie accouche tous les soirs

D’un nouveau mélodrame ;

Que les analyseurs sur leurs gros feuilletons

Jettent leur sel attique,

Et, tout en disséquant, chantent sur tous les tons

Les devoirs du critique ;

Que dans un bouge affreux des orateurs blafards

Dissertent sur les nègres,

Que l’actrice en haillons étale tous ses fards

Sur ses ossements maigres ;

Qu’au bout d’un pont très lourd trois cents provinciaux

Tout altérés de lucre,

Discutent gravement en des termes si hauts

Sur l’avenir du sucre ;

Que de piètres Phœbus au regard indigo

Flattent leur Muse vile,

Encensent d’Ennery, jugent Victor Hugo,

Et font du vaudeville ;

Lorsque de vieux rimeurs fatiguent l’aquilon

De strophes chevillées,

Que sans nulle vergogne on expose au Salon

Des femmes habillées ;

Que chez nos miss Lilas, entre deux verres d’eau,

Un grand renom se forge,

Que nos beautés du jour, reines par Cupido,

N’ont pas même de gorge ;

Qu’entre des arbres peints, à ce vieil Opéra

Dont on dit tant de choses,

Les fruits du cotonnier qu’un lord Anglais paiera

Dansent en maillots roses ;

Que ne puis-je, ô Paris, vieille ville aux abois,

Te fuir d’un pas agile,

Et me mêler là-bas, sous l’ombrage des bois,

Aux bergers de Virgile !

Voir les chevreaux lascifs errer près d’un ravin

Ou parcourir la plaine,

Et, comme Mnasylus, rencontrer, pris de vin,

Le bon homme Silène ;

Près des saules courbés poursuivre Amaryllis

Au jeune sein d’albâtre,

Voir les nymphes emplir leurs corbeilles de lys

Pour Alexis le pâtre ;

Dans les gazons fleuris, au murmure de l’eau,

Dépenser mes journées

À dire quelques chants aux filles d’Apollo

En strophes alternées ;

Pleurer Daphnis ravi par un cruel destin,

Et, fuyant nos martyres,

Mieux qu’Alphesibœus en dansant au festin

Imiter les Satyres !

Poison Perdu

Voici la mort du ciel en l’effort douloureux
Qui lui noircit la bouche et fait saigner les yeux.
Le ciel gémit d’ahan, tous ses nerfs se retirent,
Ses poumons près à près sans relâche respirent.
Le soleil vêt de noir le bel or de ses feux,
Le bel oeil de ce monde est privé de ses yeux ;
L’âme de tant de fleurs n’est plus épanouie,
Il n’y a plus de vie au principe de vie :
Et, comme un corps humain est tout mort terrassé
Dès que du moindre coup au coeur il est blessé,
Ainsi faut que le monde et meure et se confonde
Dès la moindre blessure au soleil, coeur du monde.
La lune perd l’argent de son teint clair et blanc,
La lune tourne en haut son visage de sang ;
Toute étoile se meurt : les prophètes fidèles
Du destin vont souffrir éclipses éternelles.
Tout se cache de peur : le feu s’enfuit dans l’air,
L’air en l’eau, l’eau en terre ; au funèbre mêler
Tout beau perd sa couleur.

(v. 913931)

Les Larmes Se Ressemblent

Dans le ciel gris des anges de faïence
Dans le ciel gris des sanglots étouffés
Il me souvient de ces jours de Mayence
Dans le Rhin noir pleuraient des filles-fées

On trouvait parfois au fond des ruelles
Un soldat tué d’un coup de couteau
On trouvait parfois cette paix cruelle
Malgré le jeune vin blanc des coteaux

J’ai bu l’alcool transparent des cerises
J’ai bu les serments échangés tout bas
Qu’ils étaient beaux les palais les églises
J’avais vingt ans Je ne comprenais pas

Qu’est-ce que je savais de la défaite
Quand ton pays est amour défendu
Quand il te faut la voix des faux-prophètes
Pour redonner vie à l’espoir perdu

Il me souvient de chansons qui m’émurent
Il me souvient des signes à la craie
Qu’on découvrait au matin sur les murs
Sans en pouvoir déchiffrer les secrets

Qui peut dire où la mémoire commence
Qui peut dire où le temps présent finit
Où le passé rejoindra la romance
Où le malheur n’est qu’un papier jauni

Comme l’enfant surprit parmi ses rêves
Les regards bleus des vaincus sont gênants
Le pas des pelotons à la relève
Faisait frémir le silence rhénan.

Nostalgie

Encore un jour de brume, encore un jour de pluie,

Un jour de solitude au coin d’un pâle feu !

Depuis un mois, Paris qu’aucun soleil n’essuie

Grelotte, et, l’œil tourné vers ses toits noirs de suie,

Vainement cherche au ciel une trace de bleu.

Perdu dans un hôtel, vaste et sombre demeure

Qu’habite autour de moi tout un monde inconnu,

Je vieillis à compter l’heure semblable à l’heure ;

Et, derrière ma vitre où le vent souffle et pleure,

Je n’ai pour horizon qu’un mur lépreux et nu.

Il est pourtant, il est, loin de ce grand cloaque

Où tant de jeunes cœurs maudissent leur exil,

Loin de ces toits qu’opprime une nuée opaque,

Il est des cieux d’azur, beaux comme un ciel de Pâques,

Des jardins où novembre est riant comme avril !

Il est des archipels qu’un vent tiède parfume,

Des caps en fleurs que dore un soleil réchauffant,

Des plages que le flot baise de son écume,

Où, sans connaître encore ni l’ennui ni la brume,

Je vécus si joyeux, quand j’étais tout enfant !

Il est des matelots dont les blanches nacelles

Fendent en liberté des eaux de pur cristal…

Ah ! Pour y retourner d’un élan de mes ailes,

Que ne suis-je un de vous, alcyons, hirondelles,

Qui, là-bas, voltigez dans mon golfe natal !

Nostalgie Parisienne

Nous sommes les crèvedefaim
Les vanupieds du grand chemin
Ceux qu’on nomme les sanspatrie
Et qui vont traînant leur boulet
D’infortunes toute la vie,
Ceux dont on médit sans pitié
Et que sans connaître on redoute
Sur la grand’route.

Nous sommes nés on ne sait où
Dans le fossé, un peu partout,
Nous n’avons ni père, ni mère,
Notre seul frère est le chagrin
Notre maîtresse est la misère
Qui, jalouse jusqu’à la fin
Nous suit, nous guette et nous écoute
Sur la grand’route.

Nous ne connaissons point les pleurs
Nos âmes sont vides, nos coeurs
Sont secs comme les feuilles mortes.
Nous allons mendier notre pain
C’est dur d’aller (nous refroidir) aux portes.
Mais hélas ! lorsque l’on a faim
Il faut manger, coûte que coûte,
Sur la grand’route.

L’hiver, d’aucuns de nous iront
Dormir dans le fossé profond
Sous la pluie de neige qui tombe.
Ce fossélà leur servira
D’auberge, de lit et de tombe
Car au jour on les trouvera
Tout bleus de froid et morts sans doute
Sur la grand’route.

La Vie Antérieure

Sonnet.

J’ai longtemps habité sous de vastes portiques
Que les soleils marins teignaient de mille feux
Et que leurs grands piliers, droits et majestueux,
Rendaient pareils, le soir, aux grottes basaltiques.

Les houles, en roulant les images des cieux,
Mêlaient d’une façon solennelle et mystique
Les tout-puissants accords de leur riche musique
Aux couleurs du couchant reflété par mes yeux.

C’est là que j’ai vécu dans les voluptés calmes,
Au milieu de l’azur, des vagues, des splendeurs
Et des esclaves nus, tout imprégnés d’odeurs,

Qui me rafraîchissaient le front avec des palmes,
Et dont l’unique soin était d’approfondir
Le secret douloureux qui me faisait languir.

Regret

Quand la flamme au foyer pâlissait vers le soir,

C’était jadis pour moi votre heure de clémence ;

Nous nous taisions tous deux, mais un rêve d’espoir

Arrivait à mon âme à travers ce silence ;

Sur mon front, où l’amour n’était plus une offense,

Passait ce grand œil bleu dont je sais le pouvoir,

Je ne le voyais pas, mais ma longue souffrance

En devenait plus douce, et je croyais le voir.

Mais aujourd’hui qu’il faut n’aimer plus ce que j’aime,

Quand la flamme au foyer tombe et meurt d’elle-même,

Dans mon cœur désolé quelque chose se plaint ;

Ma main ne cherche plus une autre main dans l’ombre,

Et je sens, dans ce cœur où tout devient plus sombre,

Une autre flamme encore qui pâlit et s’éteint.

Fantaisie

La paix, toujours et vainement briguée,

La paix me fuit ; oh ! je suis fatiguée !

Je voudrais vivre, et ne veux plus courir :

Vivre, pour moi, serait ne rien entendre,

Ne rien prévoir, surtout ne rien attendre,

Rêver enfin, car penser c’est souffrir.

Que j’ai de fois, durant les longues veilles,

D’un monde fée évoqué les merveilles !

Monde, où du moins souhaiter c’est avoir !

A tout esprit fier, avide, mobile,

Hôte d’un corps paresseux et débile,

Le ciel devrait ce magique pouvoir !

Ces vieux secrets, traités de rêverie,

Dons de cabale et de sorcellerie,

Albert-le-Grand, Flamel et ses fourneaux,

Tout manque à l’homme amoureux de mystère ;

Et j’ai regret au peuple élémentaire

De l’air, du feu, de la terre et des eaux.

S’il était vrai que la flamme folâtre,

Sur mes tisons dansant en jet bleuâtre,

Fût un génie ardent, capricieux !

Si, du milieu d’un tourbillon de cendre,

En pétillant, quelque beau salamandre,

De mon foyer s’élançait radieux !…

Si, tout-à-coup, dans la nuit pluvieuse,

Des gouttes d’eau la chute harmonieuse

Me révélait un être intelligent ;

L’esprit des eaux, esprit au doux murmure,

Mêlant aux flots la verte chevelure

Que sur son front presse un réseau d’argent.

Si les soupirs des vents et des tempêtes,

Sombres concerts, mugissant sur nos têtes,

Étaient la voix des puissances de l’air !

Sylphes légers, qui volent sur la brise,

Laissant au loin flotter leur mante grise,

En plis obscurs, d’où s’échappe l’éclair !…

Oh ! qu’à mes vœux une force brûlante

Fraîrait alors une route moins lente !

Que de doux bruits passeraient dans mes vers,

Bruits fugitifs, nés de l’empire humide !

Comme soudain quelque souffle rapide

M’emporterait au bout de l’univers !…

Toi, terre, hélas ! qu’attendre de tes gnomes,

Nains malfaisants, hideux semblant des hommes !…

Taisons des vœux qu’ils n’exauceraient pas.

Il n’est pour moi, dans leurs trésors sans nombre.

Qu’un don, un seul ! La fosse étroite et sombre,

Incessamment béante sons nos pas !