Sakoutala

De l’Inde encore ! A son ami lecteur

Un grand courage il faut que l’on suppose.

Passe une fois, mais nous doubler la dose !

-Ah ! soyez donc indulgent ; un auteur

En vain se met en quatre pour vous plaire;

Vous agréer n’est pas petite affaire.

Moi qui joyeux et suant sang et eau,

De ce pays portais un fruit nouveau,

Nouveau pour vous, je n’en fais point mystère,

Ce même fruit, voici quelques cents ans

Que l’Inde entière y mord à belles dents.

-Il sera frais ! On y verrait encore

Briller pourtant les larmes de l’Aurore.

Sur sa peau fine et de ton velouté

Glisse un rayon d’immortelle beauté;

C’est grâce pure et fraîcheur sans pareille.

Je vous offrais l’honneur de ma corbeille,

Et je pensais par là m’achalander ;

Je vous traitais en nouvelle pratique.

N’en parlons plus ; à quelque autre boutique

Tout de ce pas allez en marchander,

Fruits boursouflés de plantes mal venues,

Nés sans soleil, mais que l’on porte aux nues.

– Diable ! mon cher, que sera donc le tien ?

Montre-le-nous ; cela n’engage à rien.

– Ayant changé de ciel et de corbeille,

Il a perdu de sa couleur vermeille ;

Bien que l’aveu coûte, je vous le dois.

Ce doux produit d’une terre étrangère

Eût demandé quelque main plus légère;

Un peu de fleur est restée à mes doigts,

Même beaucoup, il vous y faut attendre;

C’est le déchet.- Je vois que tu sais vendre.

Ton fruit si beau ne serait que rebut ?

Tu ne parlais ainsi vers le début.

-Voyager nuit à cette marchandise.

En voulez-vous ou non ? Quelle sottise !

Un fruit flétri. -Vous m’en diriez merci;

Quoique flétri, si votre lèvre y touche,

Il pourrait bien vous laisser bonne bouche.

– Donne-le donc! Le voilà, goûtez-y.

Un roi chassait ; mais avant toute chose,

Dépeignez-le, ce roi, s’écrîra-t-on.

Quand je dis roi, tout d’abord on suppose,

Sur ce nom-là, qu’il s’agit d’un barbon;

A mon héros c’est faire un tort immense,

Lui qui n’avait pas de poil au menton.

Par le décrire il faut que je commence.

Il était beau, mais non comme le jour,

Le jour c’est vieux, je dirai donc l’aurore,

C’est bien plus jeune ; il n’avait point encore

Vingt ans ; c’était un frère de l’Amour.

Or, on est beau de plus d’une manière.

Je reconnais deux beautés ; la première

Consiste aux traits ; la ligne et le contour

En font les frais. Seule, elle est fort sévère

Et touche peu ; c’est un marbre glacé

Où de l’Amour la main n’a point passé ;Louise Ackermann, Poésies diverses

Palais

À Max Jacob.

Vers le palais de Rosemonde au fond du Rêve
Mes rêveuses pensées pieds nus vont en soirée
Le palais don du roi comme un roi nu s’élève
Des chairs fouettées des roses de la roseraie

On voit venir au fond du jardin mes pensées
Qui sourient du concert joué par les grenouilles
Elles ont envie des cyprès grandes quenouilles
Et le soleil miroir des roses s’est brisé

Le stigmate sanglant des mains contre les vitres
Quel archer mal blessé du couchant le troua
La résine qui rend amer le vin de Chypre
Ma bouche aux agapes d’agneau blanc l’éprouva

Sur les genoux pointus du monarque adultère
Sur le mai de son âge et sur son trente et un
Madame Rosemonde roule avec mystère
Ses petits yeux tout ronds pareils aux yeux des Huns

Dame de mes pensées au cul de perle fine
Dont ni perle ni cul n’égale l’orient
Qui donc attendez-vous
De rêveuses pensées en marche à l’Orient
Mes plus belles voisines

Toc toc Entrez dans l’antichambre le jour baisse
La veilleuse dans l’ombre est un bijou d’or cuit
Pendez vos têtes aux patères par les tresses
Le ciel presque nocturne a des lueurs d’aiguilles

On entra dans la salle à manger les narines
Reniflaient une odeur de graisse et de graillon
On eut vingt potages dont trois couleurs d’urine
Et le roi prit deux œufs pochés dans du bouillon

Puis les marmitons apportèrent les viandes
Des rôtis de pensées mortes dans mon cerveau
Mes beaux rêves mort-nés en tranches bien saignantes
Et mes souvenirs faisandés en godiveaux

Or ces pensées mortes depuis des millénaires
Avaient le fade goût des grands mammouths gelés
Les os ou songe-creux venaient des ossuaires
En danse macabre aux plis de mon cervelet

Et tous ces mets criaient des choses nonpareilles
Mais nom de Dieu !
Ventre affamé n’a pas d’oreilles
Et les convives mastiquaient à qui mieux mieux

Ah ! nom de Dieu ! qu’ont donc crié ces entrecôtes
Ces grands pâtés ces os à moelle et mirotons
Langues de feu où sont-elles mes pentecôtes
Pour mes pensées de tous pays de tous les temps.