La Nuit

I.

Le ciel d’étain au ciel de cuivre
Succède. La nuit fait un pas.
Les choses de l’ombre vont vivre.
Les arbres se parlent tout bas.

Le vent, soufflant des empyrées,
Fait frissonner dans l’onde où luit
Le drap d’or des claires soirées,
Les sombres moires de la nuit.

Puis la nuit fait un pas encore.
Tout à l’heure, tout écoutait ;
Maintenant nul bruit n’ose éclore ;
Tout s’enfuit, se cache et se tait.

Tout ce qui vit, existe ou pense,
Regarde avec anxiété
S’avancer ce sombre silence
Dans cette sombre immensité.

C’est l’heure où toute créature
Sent distinctement dans les cieux,
Dans la grande étendue obscure
Le grand Être mystérieux !

II.

Dans ses réflexions profondes,
Ce Dieu qui détruit en créant,
Que pense-t-il de tous ces mondes
Qui vont du chaos au néant ?

Est-ce à nous qu’il prête l’oreille ?
Est-ce aux anges ? Est-ce aux démons ?
A quoi songe-t-il, lui qui veille
A l’heure trouble où nous dormons ?

Que de soleils, spectres sublimes,
Que d’astres à l’orbe éclatant,
Que de mondes dans ces abîmes
Dont peut-être il n’est pas content !

Ainsi que des monstres énormes
Dans l’océan illimité,
Que de créations difformes
Roulent dans cette obscurité !

L’univers, où sa, sève coule,
Mérite-t-il de le fixer ?
Ne va-t-il pas briser ce moule,
Tout jeter, et recommencer ?

III.

Nul asile que la prière !
Cette heure sombre nous fait voir
La création tout entière
Comme un grand édifice noir !

Quand flottent les ombres glacées,
Quand l’azur s’éclipse à nos yeux,
Ce sont d’effrayantes pensées
Que celles qui viennent des cieux !

Oh ! la nuit muette et livide
Fait vibrer quelque chose en nous !
Pourquoi cherche-t-on dans le vide ?
Pourquoi tombe-t-on à genoux ?

Quelle est cette secrète fibre ?
D’où vient que, sous ce. morne effroi,
Le moineau ne se sent plus libre,
Le lion ne se sent plus roi ?

Questions dans l’ombre enfouies !
Au fond du ciel de deuil couvert,
Dans ces profondeurs inouïes
Où l’âme plonge, où l’oeil se perd,

Que se passe-t-il de terrible
Qui fait que l’homme, esprit banni,
A peur de votre calme horrible,
Ô ténèbres de l’infini ?

Le 20 mars 1846.

Toit

Tiens non ! J’attendrai tranquille,
Planté sous le toit,
Qu’il me tombe quelque tuile,
Souvenir de Toi !

J’ai tondu l’herbe, je lèche
La pierre, altéré
Comme la Colique-sèche
De Miserere !

Je crèverai Dieu me damne !
Ton tympan ou la peau d’âne
De mon bon tambour !

Dans ton boîtier, ô Fenêtre !
Calme et pure, gît peut-être…
. . . . . . . . . . . . . . . .
Un vieux monsieur sourd !

Si Vous Voyiez Mon Coeur Ainsi Que Mon Visage

Sonnet XCIV.

Si vous voyiez mon coeur ainsi que mon visage,
Vous le verriez sanglant, transpercé mille fois,
Tout brûlé, crevassé, vous seriez sans ma voix
Forcée à me pleurer, et briser votre rage.

Si ces maux n’apaisaient encor votre courage
Vous feriez, ma Diane, ainsi comme nos rois,
Voyant votre portrait souffrir les mêmes lois
Que fait votre sujet qui porte votre image.

Vous ne jetez brandon, ni dard, ni coup, ni trait,
Qui n’ait avant mon coeur percé votre portrait.
C’est ainsi qu’on a vu en la guerre civile

Le prince foudroyant d’un outrageux canon
La place qui portait ses armes et son nom,
Détruire son honneur pour ruiner sa ville.

Let The Dead Burry Their Dead

Quand nous habitions tous ensemble
Sur nos collines d’autrefois,
Où l’eau court, où le buisson tremble,
Dans la maison qui touche aux bois,

Elle avait dix ans, et moi trente ;
J’étais pour elle l’univers.
Oh! comme l’herbe est odorante
Sous les arbres profonds et verts !

Elle faisait mon sort prospère,
Mon travail léger, mon ciel bleu.
Lorsqu’elle me disait: Mon père,
Tout mon coeur s’écriait : Mon Dieu !

À travers mes songes sans nombre,
J’écoutais son parler joyeux,
Et mon front s’éclairait dans l’ombre
À la lumière de ses yeux.

Elle avait l’air d’une princesse
Quand je la tenais par la main.
Elle cherchait des fleurs sans cesse
Et des pauvres dans le chemin.

Elle donnait comme on dérobe,
En se cachant aux yeux de tous.
Oh ! la belle petite robe
Qu’elle avait, vous rappelezvous ?

Le soir, auprès de ma bougie,
Elle jasait à petit bruit,
Tandis qu’à la vitre rougie
Heurtaient les papillons de nuit.

Les anges se miraient en elle.
Que son bonjour était charmant !
Le ciel mettait dans sa prunelle
Ce regard qui jamais ne ment.

Oh! je l’avais, si jeune encore,
Vue apparître en mon destin !
C’était l’enfant de mon aurore,
Et mon étoile du matin !

Quand la lune claire et sereine
Brillait aux cieux, dans ces beaux mois,
Comme nous allions dans la plaine !
Comme nous courions dans les bois !

Puis, vers la lumière isolée
Étoilant le logis obscur,
Nous revenions par la vallée
En tournant le coin du vieux mur ;

Nous revenions, coeurs pleins de flamme,
En parlant des splendeurs du ciel.
Je composais cette jeune âme
Comme l’abeille fait son miel.

Doux ange aux candides pensées,
Elle était gaie en arrivant…
Toutes ces choses sont passées
Conune l’ombre et comme le vent !

Chanson

Faites-vous la sourde, Macée ?
Voyez Combaut qui vient à vous,
Pour ravoir ce que votre œil doux
Lui a tiré de sa pensée.

Vous l’avez, et lui ne l’a plus,
Voyez sa couleur jaune et fade,
Et tout le reste si malade,
Qu’il en est demeuré perclus.

M’amour, si vous voulez qu’il vive,
Rendez-lui tôt, car vous l’avez :
Regardez ses yeux tous cavés,
Qui de vivre n’ont plus d’envie.

Ou le gardez, si votre amour
Souhaite, cruelle, qu’il meure :
Car en plus gentille demeure
Ne saurait faire son séjour.

II vous aime plus que l’Avette
Au mois d’avril n’aime les fleurs,
Plus que le berger aux chaleurs
L’ombre mollet de la coudrette.

II est brun, mais la terre brune
Toujours porte les beaux épis,
Et parmi les ombreuses nuits
II n’est clarté que de la Lune.

II n’est ni trop laid ni trop beau,
Hier je regardais sa face
Dedans la fontaine qui passe
Contre le pied de cet ormeau.

II est riche assez pour vous deux,
Et si n’a bien qu’il ne vous donne,
Aimez-le seulement, mignonne,
Mon Dieu, il sera trop heureux !

II a déjà trois cochons de lait,
Qui sont sous le ventre de leur mère
Et trois brebis avec le père
Qui nourrissent un agnelet.

Toujours il a dans sa logette
Du fromage gras à foison,
Et du lait en toute saison
Avec la châtaigne mollette.

II sait le train du pâturage,
Et sait la terre ensemencer,
Et si sait aussi bien danser
Que jouvenceau (*) de ce village.

II vous aime plus que son cœur,
Que tenez en prison cruelle :
Ne lui soyez donc plus rebelle,
Et le prenez pour serviteur.

* Jouvenceau : Jeune homme.

La Nuit

Ô douce Nuit, ô Nuit plus amoureuse,
Plus claire et belle, et à moi plus heureuse,
Que le beau jour, et plus chère cent fois,
D’autant que moins, ô Nuit, je t’espérois.
Et vous, du ciel étoiles bien apprises
À secourir les secrètes emprises
De mon amour, vous cachant dans les cieux
Pour n’offenser l’ombre amie de mes yeux.
Et toi, ô sommeil secourable,
Favorable,
Qui laissas deux amants seulets,
Eveillés,
Tenant de la troupe lassée
L’œil et la paupière pressée
D’un lien si ferme et si doux
Que je fus inuisible à tous.

Porte bénigne, ô porte trop aimable
Qui sans parler me fus si favorable
À l’entr’ouvrir, qu’à peine l’entendit
Cil qui plus près ton voisin se rendit.
Doux souvenir trop incertain encore
S’il songe ou non, quand celle que j’honore
Pour me baiser me retint embrassé,
Bouche sur bouche étroitement pressé.
Ô douce main gentille et belle.
Qui près d’elle
Humble et secrète me tiras.
Ô doux pas
Qui premiers tracèrent l’entrée !
Ô chambrette trop asseuree
D’elle, de l’Amour, et de moi,
Garde fidèle de ma foi.

Ô doux baisers, ô bras qui tindrent serre
Le col, les flancs, plus fort que le lierre
À petits nœuds autour des arbrisseaux,
Ou que la vigne alentour des ormeaux !
Ô lèvre douce où goûté l’ambrosie,
Et cent odeurs dont mon âme saisie
Se sentit lors d’une extrême douceur !
Ô langue douce, ô trop céleste humeur,
Qui sut si bien les feux éteindre,
Et contraindre
Soudain de ramollir l’aigreur
De mon cœur !
Ô douce haleine soupirante
Une douceur plus odorante
Que celle du phénix qui part
Du nid où en mourant il ard.

Ô lit heureux, l’unique secrétaire
De mon plaisir et bien que ne puis taire,
Qui me fis tel que ne suis ennuyeux
Sur le nectar, doux breuvage des Dieux.
Lit qui donnas en fin la jouissance,
De mon travail heureuse récompense :
Lit qui tremblas sous les plaisants travaux,
Sentant l’effort des amoureux assauts.
Vous, ministres de ma victoire,
En mémoire
À jamais je vous vanterais,
Et dirais
Tes vertus, ô lampe secrète,
Qui veillant avec moi seulette
Fis part libérale à mes yeux
Du bien qui me fit tant heureux.

Par toi doublé et par ta sainte flamme
Fut le plaisir dont s’ennuiera mon âme :
Car le plaisir de l’amour n’est parfait,
Qui sans lumière en ténèbres se fait.
Ô quel plaisir sous ta clarté brunette
Voir à souhait une beauté parfaite,
Un front d’ivoire, un bel œil attirant !
Voir d’un beau sein le marbre soupirant,
Une blonde tresse annelée
Crespelee :
En double voûte le sourcy
Raccourci !
Voir rougir les vermeilles roses
Par dessus deux lèvres décloses,
Et de la bouche les presser
Sans peur d’estimer l’offenser.

Voir un gent corps qu’autre beauté n’égale,
Où la faveur des Grâces libérale,
Des astres beaux, de nature, et des cieux,
Prodiguement versèrent tout leur mieux.
Voir de sa face une douceur qui emble
L’un de mes sens, à fin que tous ensemble
Confusément cette heur ne prinsent pas
Pour se fouler des amoureux appas.
Mais, Amour, pourquoi tes délices,
Tes blandices (*)
S’écoulent vaines si soudain
De ma main ?
Pourquoi courte la jouissance
Traîne une longue repentance
D’avoir si peu goûté le bien
Finissant qui s’écoule en rien ?

Jalouse Aurore, et par trop ennuyeuse,
Pourquoi fuis-tu la couchette amoureuse
De ton vieillard, et me hastes le temps
D’abandonner l’amoureux passe-temps !
Puissé-je autant te porter de nuisance
Que je te hais : si ton vieillard t’offense,
Cherche un ami plus jeune et plus dispos,
Et nous permets que vivions en repos.

* Blandices : Flatteries pour charmer.

Perdu Au Jeu

Sonnet.

Je chéris ma défaite, et mon destin m’est doux,
Beauté, charme puissant des yeux et des oreilles :
Et je n’ai point regret qu’une heure auprès de vous
Me coûte en votre absence et des soins et des veilles.

Se voir ainsi vaincu par vos rares merveilles,
C’est un malheur commode à faire cent jaloux :
Et le cœur ne soupire en des pertes pareilles,
Que pour baiser la main qui fait de si grands coups.

Recevez de la mienne, après votre victoire,
Ce que pourrait un Roi tenir à quelque gloire ;
Ce que les plus beaux yeux n’ont jamais dédaigné.

Je vous en rends, Iris, un juste et prompt hommage,
Hélas ! contentez-vous de me l’avoir gagné,
Sans, me dérober davantage.

Chanson

Si je perds bien des maîtresses,
J’en fais encor plus souvent,
Et mes vœux et mes promesses
Ne sont que feintes caresses,
Et mes vœux et mes promesses
Ne sont jamais que du vent.

Quand je vois un beau visage,
Soudain je me fais de feu ;
Mais longtemps lui faire hommage,
Ce n’est pas bien mon usage ;
Mais longtemps lui faire hommage,
Ce n’est pas bien là mon jeu.

J’entre bien en complaisance
Tant que dure une heure ou deux ;
Mais en perdant sa présence
Adieu toute souvenance ;
Mais en perdant sa présence
Adieu soudain tous mes feux.

Plus inconstant que la lune,
Je ne veux jamais d’arrêt ;
La blonde comme la brune
En moins de rien m’importune ;
La blonde comme la brune
En moins de rien me déplaît.

Si je feins un peu de braise,
Alors que l’humeur m’en prend,
Qu’on me chasse, ou qu’on me baise,
Qu’on soit facile ou mauvaise,
Qu’on me chasse, ou qu’on me baise,
Tout m’est fort indifférent.

Mon usage est si commode,
On le trouve si charmant,
Que qui ne suit ma méthode
N’est pas bien homme à la mode,
Que qui ne suit ma méthode
Passe pour un Allemand.

Espérance

Sonnet.

D’un accueil si flatteur, et qui veut que j’espère,
Vous payez ma visite alors que je vous vois,
Que souvent à l’erreur j’abandonne ma foi,
Et croîs seul avoir droit d’aspirer à vous plaire.

Mais si j’y trouve alors de quoi me satisfaire,
Ces charmes attirants, ces doux je ne sais quoi,
Sont des biens pour tout autre aussi bien que pour moi,
Et c’est dont un beau feu ne se contente guère.

D’une ardeur réciproque il veut d’autres témoins,
Un mutuel échange et de vœux et de soins,
Un transport de tendresse à nul autre semblable.

C’est là ce qui remplit un cœur fort amoureux :
Le mien le sent pour vous ; le vôtre en est capable.
Hélas ! si vous vouliez, que je serais heureux !

Initium

Les violons mêlaient leur rire au chant des flûtes,

Et le bal tournoyait quand je la vis passer

Avec ses cheveux blonds jouant sur les volutes

De son oreille où mon Désir comme un baiser

S’élançait et voulait lui parler sans oser.

Cependant elle allait, et la mazurque lente

La portait dans son rythme indolent comme un vers,

— Rime mélodieuse, image étincelante, —

Et son âme d’enfant rayonnait à travers

La sensuelle ampleur de ses yeux gris et verts.

Et depuis, ma Pensée — immobile — contemple

Sa Splendeur évoquée, en adoration,

Et, dans son Souvenir, ainsi que dans un temple,

Mon Amour entre, plein de superstition.

Et je crois que voici venir la Passion.

Daphné

Lorsque le dieu du jour, plein d’amoureuse audace,

Dédaignant tout à coup l’Olympe et ses plaisirs,

Sans char, la lyre en main, s’élançait sur la trace

De la nymphe de ses désirs,

Celle-ci, jusqu’au bout insensible et rétive,

Le laissa s’égarer en des sentiers ingrats ;

Puis, quand il la saisit, la jeune fugitive

Se change en laurier dans ses bras.

Un sort pareil attend ici-bas le génie :

En l’Idéal qui fuit l’artiste a mis sa foi.

Heureux qui voit de loin, dans l’arène infinie,

Courir son rêve devant soi !

Car il faut, d’un élan qu’aucun refus n’arrête,

Poursuivre aussi Daphné, quand ce serait en vain,

Pour sentir à son tour s’agiter sur sa tête

Les rameaux du laurier divin.

Scène Nocturne Du 22 Avril 1915

Mon ptit Lou adoré Je voudrais mourir un jour que tu m’aimes

Je voudrais être beau pour que tu m’aimes

Je voudrais être fort pour que tu m’aimes

Je voudrais être jeune jeune pour que tu m’aimes

Je voudrais que la guerre recommençât pour que tu m’aimes

Je voudrais te prendre pour que tu m’aimes

Je voudrais te fesser pour que tu m’aimes

Je voudrais te faire mal pour que tu m’aimes

Je voudrais que nous soyons seuls dans une chambre d’hôtel à Grasse pour que tu m’aimes

Je voudrais que nous soyons seuls dans mon petit bureau près de la terrasse couchés sur le lit

de fumerie pour que tu m’aimes

Je voudrais que tu sois ma sœur pour t’aimer incestueusement

Je voudrais que tu eusses été ma cousine pour qu’on se soit aimés très jeunes

Je voudrais que tu sois mon cheval pour te chevaucher longtemps, longtemps

Je voudrais que tu sois mon coeur pour te sentir toujours en moi.

Je voudrais que tu sois le paradis ou l’enfer selon le lieu où j’aille

Je voudrais que tu sois un petit garçon pour être ton précepteur

Je voudrais que tu sois la nuit pour nous aimer dans les ténèbres

Je voudrais que tu sois ma vie pour être par toi seule

Je voudrais que tu sois un obus boche pour me tuer d’un soudain

amourLilith et Proserpine (aux enfers)

Chanson

C’est faussement qu’on estime
Qu’il ne soit point de beautés
Où ne se trouve le crime
De se plaire aux nouveautés.

Si ma dame avait envie
D’aimer des objets divers,
Serait-elle pas suivie
Des yeux de tout l’univers ?

Est-il courage si brave
Qui pût avecque raison
Fuir d’être son esclave
Et de vivre en sa prison ?

Toutefois cette belle âme,
À qui l’honneur sert de loi,
Ne hait rien tant que le blâme
D’aimer un autre que moi.

Tous ces charmes de langage
Dont on s’offre à la servir
Me l’assurent davantage,
Au lieu de me la ravir.

Aussi ma gloire est si grande
D’un trésor si précieux,
Que je ne sais quelle offrande
M’en peut acquitter aux cieux.

Tout le soin qui me demeure
N’est que d’obtenir du sort
Que ce qu’elle est à cette heure
Elle soit jusqu’à la mort.

De moi, c’est chose sans doute
Que l’astre qui fait les jours
Luira dans une autre voûte
Quand j’aurai d’autres amours.

Lendemain

Puisqu’à peine désenlacée

De l’étreinte de mes deux bras,

Tu demandes à ma pensée

Ces vers qu’un jour tu brilleras,

Il faut, ce soir, que je surmonte

L’état d’adorable langueur

Où je rougis un peu de honte,

Tout en souriant de bonheur.

Pourtant je l’aime, ma fatigue.

C’est ton œuvre, et le long baiser

De ta bouche ardente et prodigue

A pu seul ainsi m’épuiser ;

Et tu veux que je la secoue,

Petite coquette ! tu veux

Voir rimer les lys de ta joue

Avec la nuit de tes cheveux.

Tu veux que, dissipant le voile

Qui trouble mon cerveau si las,

Je dise tes regards d’étoile

Et ton haleine de lilas.

Mais la preuve, ô capricieuse,

Que je ne pense qu’à t’aimer,

C’est la fièvre délicieuse

Qui m’empêche de l’exprimer.

Ainsi, respecte ma paresse ;

Ton souvenir passe au travers.

Demande des baisers, maîtresse ;

Ne me demande pas des vers.

Espoir Timide

Chère âme, si l’on voit que vous plaignez tout bas

Le chagrin du poète exilé qui vous aime,

On raillera ma peine et l’on vous dira même

Que l’amour fait souffrir, mais que l’on n’en meurt pas.

Ainsi qu’un mutilé qui survit aux combats,

L’amant désespéré qui s’en va, morne & blême,

Loin des hommes qu’il fuit et de Dieu qu’il blasphème,

N’aimerait-il pas mieux le calme du trépas ?

Chère enfant, qu’avant tout vos volontés soient faites !

Mais, comme on trouve un nid rempli d’œufs de fauvettes,

Vous avez ramassé mon cœur sur le chemin.

Si de l’anéantir vous aviez le caprice,

Vous n’auriez qu’à fermer brusquement votre main,

— Mais vous ne voudrez pas, j’en suis sûr, qu’il périsse !