Poésie

Barbare et somptueux brasier de pierreries,
Le sabre, recourbant sa lame d’acier fin,
Fait luire sur la rouge extase d’un coussin
L’efflorescent trésor de ses orfèvreries.

Il chante l’allégresse atroce des tueries ;
La guerre exalte en lui son orgueil assassin ;
Et les pierres, qu’enroule un fastueux dessin,
Chargent son pommeau d’or de lumières fleuries.

Cependant, sous les feux ivres des diamants
Il souffre, consumé d’héroïques tourments ;
Car sa splendeur oisive est vierge encor d’entailles.

Et, sombre, dévoré d’un désir incessant,
Il couve un vieux poignard tordu par cent batailles,
Qui n’a pour tous joyaux qu’une rouille de sang.

Le Poète

ODE.
(Couronnée aux jeux floraux.)

Des longs ennuis du jour quand le soir me délivre,
Poète aux chants divins, j’ouvre en rêvant ton livre,
Je me recueille en toi, dans l’ombre et loin du bruit ;
De ton monde idéal, j’ose aborder la rive :
Tes chants que je répète, à mon âme attentive
Semblent plus purs la nuit !

Mais qu’il reste caché, ce trouble de mon âme,
De moi rien ne t’émeut, ni louange, ni blâme.
Quelques hivers à peine ont passé sur mon front…
Et qu’importe à ta muse, en tous lieux adorée,
Qu’au sein de ses foyers une femme ignorée
S’attendrisse à ton nom !

Qui te dira qu’aux sons de ta lyre sublime,
À ses accords divins, ma jeune âme s’anime,
Laissant couler ensemble et ses vers et ses pleurs ?
Quand près de moi ta muse un instant s’est posée,
Je chante…. ainsi le ciel, en versant sa rosée,
Entr’ouvre quelques fleurs.

Poètes ! votre sort est bien digne d’envie.
Le Dieu qui nous créa vous fit une autre vie,
L’horizon ne sert point de limite à vos yeux,
D’un univers plus grand vous sondez le mystère,
Et quand, pauvres mortels, nous vivons sur la terre,
Vous vivez dans les cieux !

Et si, vous éloignant des voûtes éternelles,
Vous descendez vers nous pour reposer vos ailes,
Notre monde à vos yeux se dévoile plus pur ;
L’hiver garde des fleurs, les bois un vert feuillage,
La rose son parfum, les oiseaux leur ramage,
Et le ciel son azur.

Si Dieu, vous révélant les maux de l’existence,
Au milieu de vos chants fait naître la souffrance,
Votre âme, en sa douleur poursuivant son essor,
Comme au temps des beaux jours vibre dans ses alarmes ;
Le monde s’aperçoit, quand vous montrez vos larmes,
Que vous chantez encor !

Le malheur se soumet aux formes du génie,
En passant par votre âme, il devient harmonie.
Votre plainte s’exhale en sons mélodieux.
L’ouragan qui, la nuit, rugit et se déchaîne,
S’il rencontre en son cours la harpe éolienne,
Devient harmonieux.

Moi, sur mes jeunes ans j’ai vu gronder l’orage,
Le printemps fut sans fleurs, et l’été, sans ombrage ;
Aucun ange du ciel n’a regardé mes pleurs.
Que ne puis-je, changeant l’absinthe en ambroisie,
Comme vous, aux accords d’un chant de poésie
Endormir mes douleurs !

À notre âme, ici-bas , il n’est rien qui réponde ;
Poètes inspirés, montrez-nous votre monde !
À ce vaste désert, venez nous arracher.
Pour le divin banquet votre table se dresse…
Oh ! laissez, de la coupe où vous puisez l’ivresse,
Mes lèvres s’approcher !

Oui, penchez jusqu’à moi voire main que j’implore ;
Votre coupe est trop loin, baissez, baissez encore !…
Répandez dans mes vers l’encens inspirateur.
Pour monter jusqu’à vous, mon pied tremble et chancelle…
Poètes ! descendez, et portez sur votre aile
Une timide sœur !

La Voie Lactée

Aux étoiles j’ai dit un soir :
 » Vous ne paraissez pas heureuses ;
Vos lueurs, dans l’infini noir,
Ont des tendresses douloureuses ;

 » Et je crois voir au firmament
Un deuil blanc mené par des vierges
Qui portent d’innombrables cierges
Et se suivent languissamment.

 » Êtes-vous toujours en prière ?
Êtes-vous des astres blessés ?
Car ce sont des pleurs de lumière,
Non des rayons, que vous versez.

 » Vous, les étoiles, les aïeules
Des créatures et des dieux,
Vous avez des pleurs dans les yeux…  »
Elles m’ont dit :  » Nous sommes seules…

 » Chacune de nous est très loin
Des sœurs dont tu la crois voisine ;
Sa clarté caressante et fine
Dans sa patrie est sans témoin ;

 » Et l’intime ardeur de ses flammes
Expire aux cieux indifférents.  »
Je leur ai dit :  » Je vous comprends !
Car vous ressemblez à des âmes :

 » Ainsi que vous, chacune luit
Loin des sœurs qui semblent près d’elle,
Et la solitaire immortelle
Brûle en silence dans la nuit. « 

Sur Homère

Quand, la dernière fois, dans le sacré vallon,
La troupe des neuf sœurs, par l’ordre d’Apollon,
Lut l’Iliade et l’Odyssée ;
Chacune à le louer se montrant empressée :
Apprenez un secret qu’ignore l’univers,
Leur dit alors le dieu des vers :
Jadis avec Homère, aux rives du Permesse,
Dans ce bois de lauriers où seul il me suivait,
Je les fis toutes deux, plein d’une douce ivresse.

Je chantais, Homère écrivait.

La Parole

Avec le masque du mensonge
La parole suit son chemin,
Rampe aujourd’hui, vole demain,
Se raccourcit ou bien s’allonge.

Elle empoigne comme une main
Et se dérobe comme un songe.
Avec le masque du mensonge
La parole suit son chemin.

Cœurs de gaze et de parchemin,
Chacun la boit comme une éponge ;
Et jusqu’au fond du gouffre humain
Elle s’insinue et se plonge
Avec le masque du mensonge.

La Femme Noyée

Je ne suis pas de ceux qui disent : Ce n’est rien ;
C’est une femme qui se noie.
Je dis que c’est beaucoup ; et ce sexe vaut bien
Que nous le regrettions, puisqu’il fait notre joie ;
Ce que j’avance ici n’est point hors de propos,
Puisqu’il s’agit dans cette fable
D’une femme qui dans les flots
Avait fini ses jours par un sort déplorable.
Son Époux en cherchait le corps,
Pour lui rendre, en cette aventure
Les honneurs de la sépulture.
Il arriva que sur les bords
Du fleuve auteur de sa disgrâce
Des gens se promenaient ignorant l’accident.
Ce Mari donc leur demandant
S’ils n’avaient de sa Femme aperçu nulle trace :
Nulle, reprit l’un d’eux ; mais cherchez-la plus bas ;
Suivez le fil de la rivière.
Un autre repartit : Non, ne le suivez pas ;
Rebroussez plutôt en arrière.
Quelle que soit la pente et l’inclination
Dont l’eau par sa course l’emporte,
L’esprit de contradiction
L’aura fait flotter d’autre sorte.
Cet homme se raillait assez hors de saison.
Quant à l’humeur contredisante,
Je ne sais s’il avait raison.
Mais que cette humeur soit, ou non,
Le défaut du sexe et sa pente,
Quiconque avec elle naîtra
Sans faute avec elle mourra,
Et jusqu’au bout contredira,
Et, s’il peut, encor par delà.

Prologue

Je ne suis plus enfant : trop lents pour mon envie,
Déjà dix-sept printemps ont passé dans ma vie :
Je possède une lyre, et cependant mes mains
N’en tirent dès longtemps que des sons incertains.
Oh ! quand viendra le jour où, libre de sa chaîne,
Mon cœur ne verra plus la gloire, son amour,
Aux songes de la nuit se montrer incertaine,
Pour s’enfuir comme une ombre aux premiers feux du jour.

*

J’étais bien jeune encore, quand la France abattue
Vit de son propre sang ses lauriers se couvrir ;
Deux fois de son héros la main lasse et vaincue
Avait brisé le sceptre, en voulant le saisir.
Ces maux sont déjà loin : cependant sous des chaînes
Nous pleurâmes longtemps notre honneur outragé ;
L’empreinte en est restée, et l’on voit dans nos plaines
Un sang qui fume encore…, et qui n’est pas vengé !

*

Ces tableaux de splendeur, ces souvenirs sublimes,
J’ai vu des jours fatals en rouler les débris,
Dans leur course sanglante entraîner des victimes,
Et de flots d’étrangers inonder mon pays.
Je suis resté muet ; car la voix d’un génie
Ne m’avait pas encore inspiré des concerts ;
Mon âme de la lyre ignorait l’harmonie,
Et ses plaisirs si doux, et ses chagrins amers.

*

Ne reprochez donc pas à mes chants, à mes larmes
De descendre trop tard sur des débris glacés,
De ramener les cœurs à d’illustres alarmes,
Et d’appeler des jours déjà presque effacés :
Car la source des pleurs en moi n’est point tarie,
Car mon premier accord dut être à la patrie ;
Heureux si je pouvais exprimer par mes vers
La fierté qui m’anime, en songeant à ses gloires,
Le plaisir que je sens, en chantant ses victoires,
La douleur que j’éprouve, en pleurant ses revers !

*

Oui, j’aime mon pays : dès ma plus tendre enfance,
Je chérissais déjà la splendeur de la France ;
De nos aigles vainqueurs j’admirais les soutiens ;
De loin, j’applaudissais à leur marche éclatante,
Et ma voix épelait la page triomphante
Qui contait leurs exploits à mes concitoyens.

*

Mais bientôt, aigle, empire, on vit tout disparaître
Ces temps ne vivent plus que dans le souvenir ;
L’histoire seule un jour, trop faiblement peut-être,
En dira la merveille aux siècles à venir.
C’est alors qu’on verra dans ses lignes sanglantes
Les actions des preux s’éveiller rayonnantes…
Puis des tableaux de mort les suivront, et nos fils
Voyant tant de lauriers flétris par des esclaves,
Demanderont comment tous ces bras avilis
Purent en un seul jour dompter des cœurs si braves ?

*

Oh ! si la lyre encore a des accents nouveaux,
Si sa mâle harmonie appartient à l’histoire,
Consacrons-en les sons à célébrer la gloire,
À déplorer le sort fatal à nos héros !
Qu’ils y puissent revivre, et si la terre avide
Donna seule à leurs corps une couche livide,
Élevons un trophée où manquent des tombeaux !

*

Oui, malgré la douleur que sa mémoire inspire,
Et malgré tous les maux dont son cours fut rempli,
Ce temps seul peut encore animer une lyre :
L’aigle était renversé, mais non pas avili ;
Alors, du sort jaloux s’il succombait victime,
Le brave à la victoire égalait son trépas,
Quand, foudroyé d’en haut, suspendu sur l’abîme,
Son front mort s’inclinait,…. et ne s’abaissait pas !

*

Depuis, que rien de grand ne passe, ou ne s’apprête,
Que la gloire a fait place à des jours plus obscurs,
Qui pourrait désormais inspirer le poète,
Et lui prêter des chants dignes des temps futurs ?
Tout a changé depuis : ô France infortunée !
Ton orgueil est passé, ton courage abattu !
De tes anciens guerriers la vie abandonnée
S’épuise sans combats, et languit sans vertu !
Sur ton sort malheureux c’est en vain qu’on soupire,
On fait à tes enfants un crime de leurs pleurs,
Et le pâle flambeau qui conduit aux honneurs
S’allume à ce bûcher, où la patrie expire.

*

Oh ! si le vers craintif de ma plume sorti,
Ou si l’expression qu’en tremblant j’ai tracée,
Osaient, indépendants, répondre à ma pensée,
Et palpiter du feu qu’en moi j’ai ressenti,
Combien je serais fier de démasquer le crime,
Dont grandit chaque jour le pouvoir colossal,
Et, vengeant la patrie outragée et victime,
D’affronter nos Séjans sur leur char triomphal !
Mais on dit que bientôt, à leur voix étouffée,
Ma faible muse, hélas ! s’éteindra pour toujours,
Et que mon luth brisé grossira le trophée
Dressé par la bassesse aux idoles des cours…

*

Qu’avant ce jour encore sous mes doigts il s’anime !
Qu’il aille, frémissant d’un accord plus sublime,
Dans les cœurs des Français un instant réchauffer
Cette voix de l’honneur, trop longtemps endormie,
Que, dociles aux vœux d’une ligue ennemie,
L’intérêt ou la crainte y voudraient étouffer !

La Gloire

Le temps, comme un torrent, roule sur les cités ;
Rien n’échappe à l’effort de ses flots irrités :
En vain quelques vieillards, sur le bord du rivage,
Derniers et seuls débris qui restent d’un autre âge,
Roidissant contre lui leur effort impuissant,
S’attachent, comme un lierre, au siècle renaissant :
De leurs corps un moment le flot du temps se joue,
Et, sans les détacher, les berce et les secoue ;
Puis bientôt, tout gonflés d’un orgueil criminel,
Les entraîne sans bruit dans l’abîme éternel.

Ô chimère de l’homme ! ô songe de la vie !
Ô vaine illusion, d’illusions suivie !

Qu’on parle de grandeur et d’immortalité…
Mortels, pourquoi ces bruits de votre vanité ?
Qu’est-ce ? Un roi qui s’éteint, un empire qui tombe ?
Un poids plus ou moins lourd qu’on jette dans la tombe…
À de tels accidents, dont l’homme s’est troublé,
Le ciel s’est-il ému ? le sol a-t-il tremblé ?…
Non, le ciel est le même, et dans sa paix profonde
N’a d’aucun phénomène épouvanté le monde :
Eh ! qu’importe au destin de la terre et des cieux
Que le sort ait détruit un peuple ambitieux,
Ou bien qu’un peu de chair d’un puissant qu’on révère
Ait d’un nouvel engrais fertilisé la terre !

Et vous croyez, mortels, que Dieu, par ses décrets,
Règle du haut des cieux vos petits intérêts,
Et choisissant en vous des vengeurs, des victimes,
Prend part à vos vertus aussi bien qu’à vos crimes,
Vous montre tour à tour ses bontés, son courroux,
Vous immole lui-même, ou s’immole pour vous ?…
Ô vanité de l’homme, aveuglement stupide,
D’un atome perdu dans les déserts du vide,
Qui porte jusqu’aux cieux sa faible vanité,
Et veut d’un peu plus d’air gonfler sa nullité !

Hélas ! dans l’univers, tout passe, tout retombe
Du matin de la vie à la nuit de la tombe !

Nous voyons, sans retour, nos jours se consumer,
Sans que le flambeau mort puisse se rallumer ;
Tout meurt, et le pouvoir, et le talent lui même,
Ainsi que le vulgaire, a son heure suprême.
Une idée a pourtant caressé mon orgueil,
Je voudrais qu’un grand nom décore mon cercueil ;
Tout ce qui naît s’éteint, il est vrai, mais la gloire
Ne meurt pas tout entière, et vit dans la mémoire ;
Elle brave le temps, aux siècles révolus
Fait entendre les noms de ceux qui ne sont plus ;
Et, quand un noble son dans les airs s’évapore,
Elle est l’écho lointain qui le redit encore.

Il me semble qu’il est un sort bien glorieux :
C’est de ne point agir comme ont fait nos aïeux,
De ne point imiter, dans la commune ornière,
Des serviles humains la marche moutonnière.
Un cœur indépendant, d’un feu pur embrasé,
Rejette le lien qui lui fut imposé,
Va, de l’humanité lavant l’ignominie,
Arracher dans le ciel ces dons qu’il lui dénie,
S’élance, étincelant, de son obscurité,
Et s’enfante lui même à l’immortalité.

Dans mon esprit charmé, revenez donc encore
Douces illusions que le vulgaire ignore :
Ah ! laissez quelque temps résonner à mon cœur
Ces sublimes pensers de gloire et de grandeur ;
Laissez-moi croire enfin, si le reste succombe,
Que je puis arracher quelque chose à la tombe,
Que, même après ma mort, mon nom toujours vivant,
Dans la postérité retentira souvent ;
Puisque ce corps terrestre est fait pour la poussière,
Et qu’il faut le quitter au bout de la carrière,
Qu’un rayon de la gloire, à tous les yeux surpris,
Comme un flambeau des temps, luise sur ses débris.
Il me semble en effet que je sens dans mon âme
La dévorante ardeur d’une céleste flamme,
Quelque chose de beau, de grand, d’audacieux,
Qui dédaigne la terre et qui remonte aux cieux :
Quelquefois, dans le vol de ma pensée altière,
Je veux abandonner la terrestre poussière ;
Je veux un horizon plus pur, moins limité,
Où l’âme, sans efforts, respire en liberté ;
Mais, dans le cercle étroit de l’humaine pensée,
L’âme sous la matière est toujours affaissée,
Et, sitôt qu’il veut prendre un essor moins borné,
L’esprit en vain s’élance, il se sent enchaîné.

Puisqu’à l’humanité notre âme est asservie,
Et qu’il nous faut payer un tribut à la vie,
Choisissons donc au moins la plus aimable erreur,
Celle qui nous promet un instant de douceur.
Oh ! viens me consoler, amour, belle chimère !
Emporte mes chagrins sur ton aile légère ;
Et si l’illusion peut donner le bonheur,
Remplis-en, combles-en le vide de mon cœur !
Je ne te connais pas, amour,… du moins mon âme
N’a jamais éprouvé ton ardeur et la flamme
Il est vrai que mon cœur, doucement agité,
En voyant une belle a souvent palpité ;
Mais je n’ai point senti, d’un être vers un être,
L’irrésistible élan que tous doivent connaître ;
De repos, de bonheur, mon esprit peu jaloux,
Jusqu’ici, se livrant à des rêves moins doux,
Poursuivit une idée encor plus illusoire,
Et mon cœur n’a battu que pour le mot de gloire.

Suprême déité, reine de l’univers,
Gloire, c’est ton nom seul qui m’inspira des vers,
Qui ralluma mon cœur d’une plus vive flamme,
Et dans un air plus pur fit respirer mon âme ;
J’aimai, je désirai tes célestes attraits,
Tes lauriers immortels, et jusqu’à tes cyprès.

On parle des chagrins qu’à tes amants tu donnes,
Et des poisons mêlés aux fleurs de tes couronnes ;
Mais qui peut trop payer tes transports, tes honneurs ?
Un seul de tes regards peut sécher bien des pleurs.
Qu’importe que l’orgueil des nullités humaines
Voue à de froids dédains nos travaux et nos peines,
Qu’importent leurs clameurs, si la postérité
Nous imprime le sceau de l’immortalité,
Si son arrêt plus sûr nous illustre et nous venge :
Tandis que le Zoïle, au milieu de sa fange,
Traînant dans l’infamie un nom déshonoré,
Jette en vain les poisons dont il est dévoré.

Si la vie est si courte et nous paraît un songe,
La gloire est éternelle et n’est pas un mensonge ;
Car sans doute il est beau d’arracher à l’oubli
Un nom qui, sans honneur, serait enseveli,
De pouvoir dire au temps :  » Je brave ton empire,
Respecte dans ton cours mes lauriers et ma lyre,
Je suis de tes fureurs l’impassible témoin,
Toute ma gloire est là : tu n’iras pas plus loin. « 

Les Tombeaux Champêtres

Dans ce champ où l’on voit l’herbe mélancolique

Flotter sur les sillons que forment ces tombeaux,

Les rustiques aïeux de nos humbles hameaux

Au bruit du vent des nuits dorment sous l’if antique.

De la jeune Progné le ramage confus,

Du zéphyr, au matin, la voix fraîche et céleste,

Les chants perçants du coq ne réveilleront plus

Ces bergers endormis sous cette couche agreste.

Près de l’âtre brûlant une épouse modeste

N’apprête plus pour eux le champêtre repas ;

Jamais à leur retour ils ne verront, hélas !

D’enfants au doux parler une troupe légère,

Entourant leurs genoux et retardant leurs pas,

Se disputer l’amour et les baisers d’un père.

Souvent, ô laboureurs ! Cérès mûrit pour vous

Les flottantes moissons dans les champs qu’elle dore ;

Souvent avec fracas tombèrent sous vos coups

Les pins retentissants dans la forêt sonore.

En vain l’ambition, qu’enivrent ses désirs,

Méprise et vos travaux et vos simples loisirs :

Eh ! que sont les honneurs ? L’enfant de la victoire,

Le paisible mortel qui conduit un troupeau,

Meurent également ; et les pas de la gloire,

Comme ceux du plaisir, ne mènent qu’au tombeau.

Qu’importe que pour nous de vains panégyriques

D’une voix infidèle aient enflé les accents ?

Les bustes animés, les pompeux monuments,

Font-ils parler des morts les muettes reliques ?Jetés loin des hasards qui forment la vertu,

Glacés par l’indigence aux jours qu’ils ont vécu,

Peut-être ici la mort enchaîne en son empire

De rustiques Newtons de la terre ignorés,

D’illustres inconnus dont les talents sacrés

Eussent charmé les dieux sur le luth qui respire :

Ainsi brille la perle au fond des vastes mers ;

Ainsi meurent aux champs des roses passagères

Qu’on ne voit point rougir, et qui, loin des bergères,

D’inutiles parfums embaument les déserts.

Ma Maison

Sans connaissance aucune en mon Printemps j’étais :
Alors aucun soupir encor point ne jetais,
Libre sans liberté : car rien ne regrettais
En ma vague pensée
De mols et vains désirs follement dispensée.
Mais Amour, tout jaloux du commun bien des Dieux,
Se voulant rendre à moi, comme à maints, odieux,
Me vint escarmoucher par faux alarmes d’yeux,
Mais je vis sa fallace :
Parquoi me retirai, et lui quittai la place.
je vous laisse penser, s’il fut alors fâché :
Car depuis en maints lieux il s’est toujours caché,
Et, quand à découvert m’a vue, m’a lâché
Maints traits à la volée :
Mais onc ne m’en sentis autrement affolée.
À la fin, connaissant qu’il n’avait la puissance
De me contraindre en rien lui faire obéissance,
Tâcha le plus qu’il peut d’avoir la connaissance
Des Archers de Vertu,
Par qui mon coeur forcé fut soudain abattu.
Mais elle ne permit qu’on me fît autre outrage,
Fors seulement blesser chastement mon courage,
Dont Amour écumait et d’envie, et de rage :
Ô bien heureuse envie,
Qui pour un si haut bien m’a hors de moi ravie !
Ne pleure plus, Amour : car à toi suis tenue,
Vu que par ton moyen Vertu chassa la nue,
Qui me garda longtemps de me connaître nue,
Et frustrée du bien,
Lequel, en le goûtant, j’aime, Dieu sait combien !
Ainsi toute aveuglée en tes liens je vins,
Et tu me mis ès mains, où heureuse devins,
D’un qui est hautement en ses écrits divins,
Comme de nom, sévère,
Et chaste tellement que chacun l’en révère.
Si mainte Dame veut son amitié avoir,
Voulant participer de son heureux savoir,
Et que par tout il tâche acquitter son devoir,
Ses vertus j’en accuse
Plus puissantes que lui, et tant que je l’excuse.

(Chanson VI)

Ritournelle

Dans la plaine blonde et sous les allées,

Pour mieux faire accueil au doux messidor,

Nous irons chasser les choses ailées,

Moi, la strophe, et toi, le papillon d’or.

Et nous choisirons les routes tentantes,

Sous les saules gris et près des roseaux,

Pour mieux écouter les choses chantantes,

Moi, le rythme, et toi, le chœur des oiseaux.

Suivant tous les deux les rives charmées

Que le fleuve bat de ses flots parleurs,

Nous vous trouverons, choses parfumées,

Moi, glanant des vers, toi, cueillant des fleurs.

Et l’amour, servant notre fantaisie,

Fera ce jour-là l’été plus charmant ;

Je serai poète, et toi poésie.

Tu seras plus belle, et moi plus aimant.

Prologue

Bonjour, lecteurs. On me propose

Et j’accepte, oh ! les étourdis !

De vous parler tous les lundis

Et même pas toujours en prose.

La causerie est cependant

Chose insaisissable et légère

Ainsi que l’ombre passagère

D’un nuage sur un étang.

Causer en vers, c’est l’art suprême ;

Et, pour m’apprendre mon état,

Il faudrait qu’on ressuscitât

Le pauvre grand Musset lui-même.

Je crains fort de n’être pas bon

A vous inventer ces chimères

Radieuses, mais éphémères,

Comme les bulles de savon ;

A vous rimer des amusettes

Sur des sujets de presque rien,

Avec l’art du galérien,

Qui sculpte au couteau des noisettes.

– Mais, bah ! j’ai l’horreur du banal

Et le difficile me tente.

J’éprouve une envie irritante

D’écrire en vers dans un journal.

Et d’ailleurs mon rêve impossible,

Je l’ai souvent réalisé ;

Sans que mon regard ait visé,

J’ai quelquefois touché la cible,

J’irai chercher, je ne sais où,

Des conversations frivoles ;

Je vous dirai des choses folles,

Car je suis moi-même un peu fou.

Ayant le ciel bleu pour auberge,

Je vis comme un petit oiseau,

Et Mab m’a prêté son fuseau ;

A filer le fil de la Vierge.

Je fais de la dépense, et c’est

Royalement que je la paie,

Car le poète a pour monnaie

Des étoiles dans son gousset.

L’aile et le parfum étant choses

Qu’il faut que nous réunissions,

J’ai découvert des papillons

Qui sentaient bon comme des roses,

Les plus beaux décors d’opéra

Me semblent mesquins et timides ;

Quand j’irai voir les Pyramides,

Je veux qu’il neige, il neigera.

Parfois la lune me fait signe ;

Mais aller là-haut, c’est trop long.

Si je jouais du violon

Je noterais le chant du cygne.

– Je vous dirai sur mon chemin

Ce qui m’intéresse ou me charme,

Et même d’où vient cette larme

Qui tombe parfois sur ma main

De cet entretien de poète

Vous ne serez jamais plus las

Que n’est un rameau de lilas

De la halte d’une fauvette ;

Et quand vous y lirez l’aveu

D’une bonne pensée intime,

Vous me donnerez votre estime

Et m’aimerez peut-être un peu.

– Mais, voici ma préface faite.

Au revoir, car j’ai mérité

De finir ma tasse de thé,

En fumant une cigarette.

Le Poète

Qui peut empêcher l’hirondelle,

Quand vient la saison des frimas,

D’aller chercher à tire d’aile

D’autres cieux et d’autres climats ?

Qui peut, lorsque l’heure est venue,

Empêcher au sein de la nue —

Le jour éteint de s’arrêter

Sur les derniers monts qu’il colore ?

L’amant d’aimer, la fleur d’éclore

Et le poète de chanter ?

Le transport d’un pieux délire

A lui d’abord s’est révélé,

Et des sons lointains d’une lyre

Son premier rêve fut troublé :

Tel que Janus aux deux visages

Dont l’œil plongeait sur tous les âges,

Le ciel ici-bas l’a placé

Comme un enseignement austère,

Comme un prophète sur la terre

De l’avenir et du passé.

Mais hélas ! pour qu’il accomplisse

Sa tâche au terrestre séjour,

Il faudra qu’un nouveau supplice

Vienne l’éprouver chaque jour ;

Que des choses de cette vie

Et de tous ces biens qu’on envie

Il ne connaisse que les pleurs ;

Que brûlé d’une ardeur secrète

Il soit au fond de sa retraite

Visité par tous les malheurs.

Il faut que les chants qu’il apporte

Soient repoussés par le mépris ;

Qu’il frappe, et qu’on ferme la porte ;

Qu’il parle et ne soit point compris :

Que nul de lui ne se souvienne,

Que jamais un ami ne vienne

Guider la nuit ses pas errants ;

Qu’il épuise la coupe amère

Qu’il soit renié de sa mère.

Et méconnu de ses parents.

Il faut qu’il sache le martyre ;

Il faut qu’il sente le couteau

Levé sur sa tête et qu’on tire

Au sort les parts de son manteau ;

Il faut qu’il sache le naufrage.

Le poète est beau dans l’orage,

Le poète est beau dans les fers ;

Et sa voix est bien plus touchante

Lorsqu’elle est plaintive, et ne chante

Que les malheurs qu’il a soufferts.

Il faut qu’il aime, qu’il connaisse

Tout ce qu’on éprouve en aimant,

Et tour à tour meure et renaisse

Dans un étroit embrassement ;

Qu’en ses bras, naïve et sans crainte,

Aux charmes d’une douce étreinte

Une vierge au cœur innocent.

Silencieuse, s’abandonne,

Belle du bonheur qu’elle donne

Et du bonheur qu’elle ressent.

Et que bientôt la vierge oublie

Ces transports et ces doux instants ;

Que d’une autre image remplie,

Elle vive heureuse et longtemps ;

Que, si cette amour effacée

Quelque jour s’offre à sa pensée,

Ce soit comme un hôte imprévu.

Comme un rayon pendant l’orage,

Comme un ami du premier âge

Qu’on se ressouvient d’avoir vu.

Éprouvé par la destinée.

Il entrevoit des temps meilleurs,

Il sait qu’il doit de sa journée

Recevoir le salaire ailleurs ;

Car loin de tous les yeux profanes,

Un ange aux ailes diaphanes

Vint au milieu de ses ennuis

Lui révéler que cette vie

Doit finir, pour être suivie

De jours qui n’auront pas de nuits.

Qu’un autre, épris d’une ardeur sainte,

Les yeux tournés vers l’avenir,

S’élance pour franchir l’enceinte

Qui ne peut plus le contenir :

Qu’il poursuive une renommée

Qui par tout l’univers semée

Retentisse chez nos neveux ;

Mêlée aux tempêtes civiles,

Qu’au seuil des grands, au sein des villes.

Sa voix résonne : moi, je veux

Dans le silence et le mystère,

Loin du monde, loin des méchants,

Que l’on m’ignore, et que la terre

Ne sache de moi que mes chants :

A l’œil curieux de l’envie

Soigneux de dérober ma vie

Et la trace de tous mes pas.

Je me sauverai de l’orage ;

Comme ces oiseaux sous l’ombrage,

Qu’on entend et qu’on ne voit pas.

N’avouons Jamais !

Un sort m’est jeté

qui me rend stérile,

aride, asséché,

inapte à créer,

moi, l’artiste habile

au talent fertile

et tant apprécié

Un sort m’est jeté !

Ma source est tarie

Plus rien n’en jaillit

Je vis mais n’existe

État qui persiste

Tourment sans répitPour l’heure, et de grâce,

ne perdons la face !

Gardons belle mine !

Que nul ne devine !

Et pour qu’on ne sache,

soyons à la tâche

comme au meilleur temps.

Bref, faisons semblant

et semblant encore

Mes dons sont-ils morts ?

Tout effort me lasse

L’échec, je ressasse

J’ai l’humeur au noir

Que vienne l’espoir !

Le Soleil

Le long du vieux faubourg, où pendent aux masures
Les persiennes, abri des secrètes luxures,
Quand le soleil cruel frappe à traits redoublés
Sur la ville et les champs, sur les toits et les blés,
Je vais m’exercer seul à ma fantasque escrime,
Flairant dans tous les coins les hasards de la rime,
Trébuchant sur les mots comme sur les pavés,
Heurtant parfois des vers depuis longtemps rêvés.

Ce père nourricier, ennemi des chloroses,
Eveille dans les champs les vers comme les roses ;
Il fait s’évaporer les soucis vers le ciel,
Et remplit les cerveaux et les ruches de miel.
C’est lui qui rajeunit les porteurs de béquilles
Et les rend gais et doux comme des jeunes filles,
Et commande aux moissons de croître et de mûrir
Dans le coeur immortel qui toujours veut fleurir !

Quand, ainsi qu’un poète, il descend dans les villes,
Il ennoblit le sort des choses les plus viles,
Et s’introduit en roi, sans bruit et sans valets,
Dans tous les hôpitaux et dans tous les palais.