Les Souhaits

Sonnet.

Il n’est mortel qui ne forme des voeux :
L’un de Voisin convoite la puissance ;
L’autre voudrait engloutir la finance
Qu’accumula le beau-père d’Évreux.

Vers les quinze ans, un mignon de couchette
Demande à Dieu ce visage imposteur,
Minois friand, cuisse ronde et douillette
Du beau de Gesvre, ami du promoteur.

Roy versifie, et veut suivre Pindare ;
Du Bousset chante, et veut passer Lambert.
En de tels voeux mon esprit ne s’égare :

Je ne demande au grand dieu Jupiter
Que l’estomac du marquis de La Fare,
Et les c…ons de monsieur d’Aremberg.

Au Roi

(Sur la conquête de la Franche-Comté.)

Quelle rapidité, de conquête en conquête,
En dépit des hivers guident tes étendards ?
Et quel dieu dans tes yeux tient cette foudre prête
Qui fait tomber les murs d’un seul de tes regards ?

A peine tu parais qu’une province entière
Rend hommage à tes lys, et justice à tes droits ;
Et ta course en neuf jours achève une carrière
Que l’on verrait coûter un siècle à d’autres rois.

En vain pour l’applaudir ma muse impatiente,
Attendant ton retour, prête l’oreille au bruit ;
Ta vitesse l’accable, et sa plus haute attente
Ne peut imaginer ce que ton bras produit.

Mon génie, étonné de ne pouvoir te suivre,
En perd haleine et force ; et mon zèle confus,
Bien qu’il t’ait consacré ce qui me reste à vivre,
S’épouvante, t’admire, et n’ose rien de plus.

Je rougis de me taire, et d’avoir tant à dire ;
Mais c’est le seul parti que je puisse choisir :
Grand roi, pour me donner quelque loisir d’écrire,
Daigne prendre pour vaincre un peu plus de loisir !

Au Roy

Avec mes vieilles mains de ton front rapprochées
J’écarte tes cheveux et je baise, ce soir,
Pendant ton bref sommeil au bord de l’âtre noir
La ferveur de tes yeux, sous tes longs cils cachée.

Oh ! la bonne tendresse en cette fin de jour !
Mes yeux suivent les ans dont l’existence est faite
Et tout à coup ta vie y parait si parfaite
Qu’un émouvant respect attendrit mon amour.

Et comme au temps où tu m’étais la fiancée
L’ardeur me vient encor de tomber à genoux
Et de toucher la place où bat ton coeur si doux
Avec des doigts aussi chastes que mes pensées.

Au Roi

Grand roi, c’est vainement qu’abjurant la satire
Pour toi seul désormais j’avais fait vœu d’écrire.
Dès que je prends la plume, Apollon éperdu
Semble me dire : Arrête, insensé ; que fais-tu ?
Sais-tu dans quels périls aujourd’hui tu t’engages ?
Cette mer où tu cours est célèbre en naufrages.

Ce n’est pas qu’aisément, comme un autre, à ton char
Je ne pusse attacher Alexandre et César ;
Qu’aisément je ne pusse, en quelque ode insipide,
T’exalter aux dépens et de Mars et d’Alcide,
Te livrer le Bosphore, et, d’un vers incivil,
Proposer au sultan de te céder le Nil ;
Mais, pour te bien louer, une raison sévère
Me dit qu’il faut sortir de la route vulgaire ;
Qu’après avoir joué tant d’auteurs différents,
Phébus même aurait peur s’il entrait sur les rangs,
Que par des vers tout neufs, avoués du Parnasse,
Il faut de mes dégoûts justifier l’audace ;
Et, si ma muse enfin n’est égale à mon roi,
Que je prête aux Cotins des armes contre moi.

Est-ce là cet auteur, l’effroi de la Pucelle,
Qui devait des bons vers nous tracer le modèle,
Ce censeur, diront-ils, qui nous réformait tous ?
Quoi ! ce critique affreux n’en sait pas plus que nous ?
N’avons-nous pas cent fois, en faveur de la France,
Gomme lui dans nos vers pris Mempbis et Byzance,
Sur les bords de l’Euphrate abattu le turban,
Et coupé, pour rimer, les cèdres du Liban ?
De quel front aujourd’hui vient-il, sur nos brisées,
Se revêtir encor de nos phrases usées ?

Que répondrais-je alors ? Honteux et rebuté,
J’aurais beau me complaire en ma propre beauté,
Et, de mes tristes vers admirateur unique.
Plaindre, en les relisant, l’ignorance publique :
Quelque orgueil en secret dont s’aveugle un auteur,
Il est fâcheux, grand roi, de se voir sans lecteur,
Et d’aller, du récit de ta gloire immortelle,
Habiller chez Francœur le sucre et la cannelle.
Ainsi, craignant toujours un funeste accident,
J’imite de Conrart le silence prudent :
Je laisse aux plus hardis l’honneur de la carrière,
Et regarde le champ, assis sur la barrière.

Malgré moi toutefois un mouvement secret
Vient flatter mon esprit, qui se tait à regret.
Quoi ! dis-je tout chagrin, dans ma verve infertile,
Des vertus de mon roi spectateur inutile,
Faudra-t-il sur sa gloire attendre à m’ exercer
Que ma tremblante voix commence à se glacer ?
Dans un si beau projet, si ma muse rebelle
N’ose le suivre aux champs de Lille et de Bruxelles,
Sans le chercher au nord de l’Escaut et du Rhin,
La paix l’offre à mes yeux plus calme et plus serein.
Oui, grand roi, laissons là les sièges, les batailles :
Qu’un autre aille en rimant renverser les murailles ;
Et souvent, sur tes pas marchant sans ton aveu,
S’aille couvrir de sang, de poussière et de feu.
A quoi bon, d’une muse au carnage animée,
Échauffer ta valeur, déja trop allumée ?
Jouissons à loisir du fruit de tes bienfaits,
Et ne nous lassons point des douceurs de la paix.

Pourquoi ces éléphants, ces armes, ce bagage,
Et ces vaisseaux tout prêts à quitter le rivage ?
Disait au roi Pyrrhus un sage confident,
Conseiller très sensé d’un roi très imprudent.
Je vais, lui dit ce prince, à Rome où l’on m’appelle. —
Quoi faire ? — L’assiéger. — L’entreprise est fort belle,
Et digne seulement d’Alexandre ou de vous :
Mais, Rome prise enfin, seigneur, où courons-nous ? —
Du reste des Latins la conquête est facile. —
Sans doute, on les peut vaincre : est-ce tout ? — La Sicile
De là nous tend les bras, et bientôt sans effort
Syracuse reçoit nos vaisseaux dans son port. —
Bornez-vous là vos pas ? — Dès que nous l’aurons prise,
Il ne faut qu’un bon vent, et Carthage est conquise.
Les chemins sont ouverts : qui peut nous arrêter ? —
Je vous entends, seigneur, nous allons tout dompter :
Nous allons traverser les sables de Libye,
Asservir en passant l’Égypte, l’Arabie,
Courir de là le Gange en de nouveaux pays,
Faire trembler le Scythe aux bords du Tanaïs,
Et ranger sous nos lois tout ce vaste hémisphère. —
Mais, de retour enfin, que prétendez-vous faire ? —
Alors, cher Cinéas, victorieux, contents,
Nous pourrons rire à Taise, et prendre du bon temps. —
Eh ! seigneur, dès ce jour, sans sortir de l’Épire,
Du matin jusqu’au soir qui vous défend de rire ?
Le conseil étoit sage et facile à goûter :
Pyrrhus vivoit heureux s’il eût pu l’écouter ;
Mais à l’ambition d’opposer la prudence,
C’est aux prélats de cour prêcher la résidence.

Ce n’est pas que mon cœur, du travail ennemi,
Approuve un fainéant sur le trône endormi ;
Mais, quelques vains lauriers que promette la guerre,
On peut être héros sans ravager la terre.
Il est plus d’une gloire. En vain aux conquérants
L’erreur, parmi les rois, donne les premiers rangs ;
Entre les grands héros ce sont les plus vulgaires.
Chaque siècle est fécond en heureux téméraires ;
Chaque climat produit des favoris de Mars ;
La Seine a des Bourbons, le Tibre a des Césars :
On a vu mille fois des fanges Méotides
Sortir des conquérants goths, vandales, gépides.
Mais un roi vraiment roi, qui, sage en ses projets,
Sache en un calme heureux maintenir ses sujets ;
Qui du bonheur public ait cimenté sa gloire,
Il faut pour le trouver courir toute l’histoire.
La terre compte peu de ces rois bienfaisants ;
Le ciel à les former se prépare long-temps.
Tel fut cet empereur sous qui Rome adorée
Vit renaître les jours de Saturne et de Rhée ;
Qui rendit de son joug l’univers amoureux ;
Qu’on n’alla jamais voir sans revenir heureux ;
Qui soupiroit le soir, si sa main fortunée
N’avait par ses bienfaits signalé la journée.
Le cours ne fut pas long d’un empire si doux.

Mais où cherchè-je ailleurs ce qu’on trouve chez nous ?
Grand roi, sans recourir aux histoires antiques,
Ne t’avons-nous pas vu dans les plaines belgiques,
Quand l’ennemi vaincu, désertant ses remparts,
Au-devant de ton joug couroit de toutes parts,
Toi-même te borner au fort de ta victoire,
Et chercher dans la paix une plus juste gloire ?
Ce sont là les exploits que tu dois avouer ;
Et c’est par là, grand roi, que je te veux louer.
Assez d’autres, sans moi, d’un style moins timide,
Suivront au champ de Mars ton courage rapide ;
Iront de ta valeur effrayer l’univers,
Et camper devant Dôle au milieu des hivers.
Pour moi, loin des combats, sur un ton moins terrible,
Je dirai les exploits de ton règne paisible :
Je peindrai les plaisirs en foule renaissants ;
Les oppresseurs du peuple à leur tour gémissants.
On verra par quels soins ta sage prévoyance
Au fort de la famine entretint l’abondance ;
On verra les abus par ta main réformés,
La licence et l’orgueil en tous lieux réprimés ;
Du débris des traitants ton épargne grossie ;
Des subsides affreux la rigueur adoucie ;
Le soldat, dans la paix, sage et laborieux ;
Nos artisans grossiers rendus industrieux ;
Et nos voisins frustrés de ces tributs serviles
Que payait à leur art le luxe de nos villes.
Tantôt je tracerai tes pompeux bâtiments,
Du loisir d’un héros nobles amusements.
J’entends déjà frémir les deux mers étonnées
De voir leurs flots unis au pied des Pyrénées.
Déjà de tous côtés la chicane aux abois
S’enfuit au seul aspect de tes nouvelles lois.
Oh ! que ta main par là va sauver de pupilles !
Que de savants plaideurs désormais inutiles !
Qui ne sent point l’effet de tes soins généreux ?
L’univers sous ton règne a-t-il des malheureux ?
Est-il quelque vertu, dans les glaces de l’Ourse,
Ni dans ces lieux brûlés où le jour prend sa source,
Dont la triste indigence ose encore approcher,
Et qu’en foule tes dons d’abord n’aillent chercher ?
C’est par toi qu’on va voir les muses enrichies
De leur longue disette à jamais affranchies.
Grand roi, poursuis toujours, assure leur repos.
Sans elles un héros n’est pas long-temps héros :
Bientôt, quoi qu’il ait fait, la mort, d’une ombre noire,
Enveloppe avec lui son nom et son histoire.
En vain, pour s’exempter de l’oubli du cercueil,
Achille mit vingt fois tout Ilion en deuil ;
En vain, malgré les vents, aux bords de l’Hespérie,
Énée enfin porta ses dieux et sa patrie :
Sans le secours des vers, leurs noms tant publiés
Seraient depuis mille ans avec eux oubliés.
Non, à quelques hauts faits que ton destin t’appelle,
Sans le secours soigneux d’une muse fidèle
Pour t’immortaliser tu fais de vains efforts.
Apollon te la doit : ouvre-lui tes trésors.
En poètes fameux rends nos climats fertiles :
Un Auguste aisément peut faire des Virgiles.
Que d’illustres témoins de ta vaste bonté
Vont pour toi déposer à la postérité

Pour moi qui, sur ton nom déjà brûlant d’écrire,
Sens au bout de ma plume expirer la satire,
Je n’ose de mes vers vanter ici le prix.
Toutefois si quelqu’un de mes faibles écrits
Des ans injurieux peut éviter l’outrage,
Peut-être pour ta gloire aura-t-il son usage.
Et comme tes exploits, étonnant les lecteurs,
Seront à peine crus sur la foi des auteurs ;
Si quelque esprit malin les veut traiter de fables,
On dira quelque jour, pour les rendre croyables :
Boileau, qui, dans ses vers pleins de sincérité,
Jadis à tout son siècle a dit la vérité,
Qui mit à tout blâmer son étude et sa gloire,
A pourtant de ce roi parlé comme l’histoire.

Au Roi

Jeune Mars, à qui les alarmes
Sont des plaisirs délicieux,
Puissent tes belliqueuses armes
Étonner la terre et les cieux !
Que la postérité ravie
Face confesser à l’Envie
Qu’admirables sont tes exploits ;
Ton nom grossisse les histoires,
Et ne s’entretiennent les rois
Que du récit de tes victoires !

Que le rebelle trouble-sceptre,
Puni de sa témérité,
Sache combien pèse la dextre
D’un si grand monarque irrité !
Maudisse à jamais ce rebelle,
Les boute-feux de la Rochelle,
Et que l’hérétique insolent,
En son malheur puisse comprendre
La grandeur du feu violent
Par l’abondance de la cendre !

Écrase ces monstres superbes ;
D’Hercule imitant les travaux,
Trempe les rézoyantes herbes
Du noir venin de ces crapauds ;
Et si ce crocodile pleure,
Te souvienne, mon prince, à l’heure
Qu’en l’an cinq cent soixante et trois,
Cette abominable furie
Fit de tout l’empire françois
Une sanglante boucherie.

Grand roi, ta clémence infinie
Mériterait quelque guerdon (*),
Si le crime de félonie (*)
Était capable de pardon,
Et si d’un puissant coup d’épée,
Une tête au hydre coupée,
Les autres mouraient peu à peu ;
Mais, d’une sept prennent naissance,
Et ne faut guère de ce feu
Pour faire un brasier de la France.

Enfin, ta douceur excessive
Tournerait en rigueur pour nous :
L’ulcère souvent récidive
Quand les remèdes sont trop doux.
Louable est la miséricorde ;
Mais, aussi faut-il qu’on m’accorde
Que plus le serpent est nourri,
Plus son venin est mortifère,
Et qu’il faut au membre pourri
Ou le couteau, ou le cautère.

Que du point où Phébus dévale
Chez Thétis pour faire l’amour,
Jusqu’où l’amante de Céphale
Ouvre la barrière du jour,
Et depuis la bouillante Afrique
Jusqu’où le nomade Scitique
Roule ses taudis vagabonds,
En tel estime soient tes armes,
Qu’à jamais le nom des Bourbons
Soit invoqué dans les alarmes !

Tu seras le miroir des princes,
Et désormais les plus grands rois
Ne gouverneront leurs provinces
Qu’au patron de tes justes lois ;
Ta gloire sera sans seconde,
Et si l’on croit encore au monde
À la pluralité des dieux,
Les payens, meuz de tes exemples,
T’érigeront en mille lieux
Autels, sacrifices et temples.

Pourquoi non, puis que tant d’oracles
Prédisent tes futurs lauriers,
Et que l’on voit tant de miracles
Reluire en tes actes guerriers ?
Phœnix des monarques de France.
Si la justice et la vaillance
Mirent Hercule au rang des dieux,
Où sera ta grandeur auguste ?
Y eut-il jamais sous les cieux
Un roi plus vaillant et plus juste ?

* Guerdon : Récompense.
* Félonie : Traîtrise.

La Tête Armée

Napoléon mourant vit une Tête armée…
Il pensait à son fils déjà faible et souffrant :
La Tête, c’était donc sa France bien-aimée,
Décapitée aux pieds du César expirant.

Dieu, qui jugeait cet homme et cette renommée,
Appela Jésus-Christ ; mais l’abîme s’ouvrant,
Ne rendit qu’un vain souffle, un spectre de fumée :
Le Demi-Dieu, vaincu, se releva plus grand.

Alors on vit sortir du fond du purgatoire
Un jeune homme inondé des pleurs de la Victoire,
Qui tendit sa main pure au monarque des cieux ;

Frappés au flanc tous deux par un double mystère,
L’un répandait son sang pour féconder la Terre,
L’autre versait au ciel la semence des dieux !

Le Retour

Tableau X.

Cependant Valsin infidèle
Ne cessa point d’être constant ;
Justine, aussi douce que belle,
Pardonna l’erreur d’un instant.
Elle est dans les bras du coupable.
Il lui parle de ses remords ;
Par un silence favorable
Elle répond à ses transports ;
Elle sourit à sa tendresse,
Et permet tout à ses désirs :
Mais pour lui seul sont les plaisirs ;
Elle conserve sa tristesse ;
Son amour n’est plus une ivresse :
Elle abandonne ses attraits,
Mais cependant elle soupire ;
Et ses yeux alors semblaient dire :
Le charme est détruit pour jamais.

À Charles X

Triste et soudain fracas d’un trône héréditaire,

Profond enseignement aux puissants de la terre,

Qui vous eût pu prévoir, et dire : Dans trois jours,

Cette tige de rois par les siècles blanchie

Et ce vaste pouvoir et cette monarchie

Auront fui sans espoir et croulé pour toujours ?

Et toi qui n’es plus rien et qui fus roi naguère,

Charles ! n’avais-tu pas ton droit de paix, de guerre.

Ta large part d’impôts, tes châteaux à choisir,

Tes veneurs, tes laquais, tes chiens, tes équipages,

Tes chambellans dorés, tes hérauts et tes pages

Et tes vastes forêts où chasser à loisir ?

T’empêchait-on d’aller au sein des basiliques,

Courbant ton front royal et baisant les reliques.

Garder, comme un soldat, un prêtre à tes côtés.

Et, du ministre saint implorant l’assistance,

Consumer dans le jeûne et dans la pénitence

Tout le restant des jours que le ciel t’a comptés ?

On t’entourait d’honneurs, de respects, et la France,

Qui voyait tout cela d’un air d’indifférence.

T’eût laissé jusqu’au bout, sans haine et sans effroi.

Saluer de la main du haut des galeries,

Sourire à tes valets et dans tes Tuileries

Mourir tranquillement sur ton fauteuil de roi !

Mais des hommes t’ont dit :  » Sire, l’heure est venue,

Où votre volonté, trop longtemps méconnue.

Doit être apprise à tous et s’ouvrir un chemin ;

Et si quelque mutin se dresse et se récrie.

Nous avons-là Foucault et sa gendarmerie ;

C’est l’affaire d’un coup de main.

 » On en eut bon marché sous l’autre ministère.

Quelques coups de mitraille à propos l’ont fait taire,

Ce peuple ; il faut qu’il sache, au moins, si c’est en vain

Que Charles Xdix est roi de France et de Navarre

Et si d’un peu de sang il lui sied d’être avare

Pour soutenir le droit divin,

 » Et si des gens venaient, artisans d’imposture,

Vous parler de promesse et que c’est forfaiture

Que manquer de la sorte à la foi des serments

Jurés, devant l’autel, sur les saints Évangiles,

Et qu’après tout, la terre a des trônes fragiles,

Et l’avenir des châtiments ;

 » Sophismes dangereux, maximes immorales !

Propos séditieux de feuilles libérales !

Mais seulement un mot, un signe de la main,

Et vous verrez pâlir tous ces faiseurs d’émeute,

Comme un gibier peureux qui fuit devant la meute,

Dans les forêts de Saint-Germain.  »

Et toi, tu les as crus et, risquant la partie,

Sur un seul coup de dé perdu ta dynastie,

Bien puni maintenant, ô roi, pour avoir mis

Tant d’espoir dans ton Dieu, tant de foi dans sa grâce,

Et compté, pour ton trône et les gens de ta race,

Sur l’avenir sans fin qui leur était promis !

Mais comme au premier coup du marteau populaire

Ta vieille royauté, masure séculaire.

Lézardée et disjointe et qui n’en pouvait plus,

A craqué jusqu’au fond, tant l’heure était critique.

Tant sa chute était mûre et de ce dais gothique

La toile était usée et les ais vermoulus !

Et pour baisser si bas des têtes couronnées,

Qu’a-t-il fallu de temps au peuple ? Trois journées

D’ouvriers descendus en hâte des faubourgs,

Qui couraient sans savoir, au fort de la mêlée,

Ce que c’est qu’une marche, et comme elle est réglée

Sur les sons plus pressés ou plus lents des tambours.

Trois jours, et tout fut dit ; et la pâle bannière

Du faîte des palais a roulé dans l’ornière.

Et les trois fleurs de lis, honneur de ta maison,

N’ont d’asile aujourd’hui, tristes et détrônées,

Que dans quelques foyers de vieilles cheminées.

Ou les feuillets jaunis d’un traité de blason.

Eh quoi ! de tes malheurs le rude apprentissage

N’avait-il pu t’instruire et te faire assez sage,

Sans qu’il fallût encor, vieillard en cheveux gris,

Entendre le fracas de ton trône qui tombe.

Et retrouver si tard et si près de la tombe.

Ces leçons de l’exil qui ne t’ont rien appris ?

Tu l’as voulu pourtant ! Aussi bien, à ton âge.

Quand la mort à ce point est dans le voisinage,

A tout prendre, il vaut mieux, de tous ces vains joyaux

Débarrasser un front qu’a touché le Saint-Chrême,

Car pour qui va paraître au tribunal suprême.

Les plis sont bien persans des ornements royaux !

Va, mais ne songe plus, Majesté solitaire,

Qu’à ce royaume saint qui n’est plus de la terre ;

Songe au soin de ton âme, et, déchargé du faix

De cette royauté dont t’a perdu l’envie,

Songe à bien profiter, au moins pour l’autre vie,

De ces derniers loisirs que le peuple t’a faits.

À Mm. Barthélemy Et Méry

Chantres associés et paisibles rivaux,

Qui mettez en commun la gloire et les travaux,

Et qu’on voit partager sans trouble et sans orage

D’un laurier fraternel le pacifique ombrage ;

Lorsque de toutes parts le public empressé,

Chez l’heureux éditeur chaque jour entassé.

De vos vers en naissant devenus populaires

Se dispute à l’envi les dix-mille exemplaires,

Pardonnez, si je viens à vos nobles accents

Obscur admirateur, offrir ma part d’encens.

Sur les abus criants d’un odieux système,

Lorsque le peuple entier a lancé l’anathème,

Et contre ces vizirs honnis et détestés,

S’est levé comme un homme et les a rejetés ;

Du haro général organes satiriques,

Vos vers ont démasqué ces honteux empiriques ;

Votre muse, esquissant leurs grotesques portraits,

D’un ridicule amer assaisonnant ses traits

Contre chaque méfait, vedette en permanence.

Improvisait un chant, comme eux une ordonnance,

Combattait pour nos droits, et lavant nos affronts,

D’un iambe vainqueur stigmatisait leurs fronts.

Mais lorsqu’ils ont enfin, relégués dans leurs terres,

Amovibles tyrans, pleuré leurs ministères.

Votre muse, à leur fuite adressant ses adieux.

Dans une courte épitre a rendu grâce aux dieux.

Dédaignant d’accabler, tranquille et satisfaite.

Ces ignobles vaincus meurtris de leur défaite.

Lors il fallut trouver dans ce vaste univers

Un plus noble sujet qui méritât vos vers :

Et vous avez montré dans les champs d’Idumée

L’Orient en présence avec la grande Armée,

Le Nil soumis au joug et du vainqueur d’Eylau

Le portrait colossal dominant le tableau.

Et quel autre sujet pouvait, -plus poétique.

Présenter à vos yeux son prisme fantastique ?

Quel autre champ pouvait, de plus brillantes fleurs

Offrir à vos pinceaux les riantes couleurs ?

Une invisible main, sous le ciel de l’Asie,

A, comme les parfums, semé la poésie :

Ces peuples, qui, pliés au joug de leurs sultans,

Résistent, obstinés à la marche du temps ;

Ces costumes, ces mœurs, ce stupide courage

Qui semble appartenir aux hommes d’un autre âge,

Ces palais, ces tombeaux, cet antique Memnon

Qui de leurs fondateurs ont oublié le nom ;

Ce Nil, qui sur des monts égarés dans la nue,

Va cacher le secret de sa source inconnue ;

Tout inspire, tout charme ; et des siècles passés

Ranimant à nos yeux les récits effacés.

Donne à l’éclat récent de nos jours de victoire

La couleur des vieux temps et l’aspect de l’histoire.

Votre muse a saisi de ces tableaux épars

Les contrastes brillants offerts de toutes parts :

Elle peint, dans le choc de ces tribus errantes

Le cliquetis nouveau des armes différentes,

Les bonnets tout poudreux de nos républicains

Heurtant dans le combat les turbans africains.

Et, sous un ciel brûlant, la lutte poétique

De la France moderne et de l’Asie antique.

Temps fertile en héros ! glorieux souvenir !

Quand de Napoléon tout rempli d’avenir,

Sur le sol de l’Arabe encor muet de crainte,

La botte éperonnée a marqué son empreinte,

Et gravé sur les bords du Nil silencieux

L’ineffaçable sceau de l’envoyé des cieux !

Beaux jours ! où Bonaparte était jeune, où la France

D’un avenir meilleur embrassait l’espérance.

Souriait aux travaux de ses nobles enfants,

Et saluait de loin leurs drapeaux triomphants ;

Et ne prévoyait pas que ce chef militaire

Vers les degrés prochains d’un trône héréditaire

Marchait, tyran futur, à travers tant d’exploits ;

Et mettant son épée à la place des lois,

Fils de la liberté, préparait à sa mère

Le coup inespéré que recelait Brumaire !

Mais enfin ce fut l’heure : et les temps accomplis

Marquèrent leur limite à ses desseins remplis.

Abattu sous les coups d’une main vengeresse,

Il paya chèrement ces courts instants d’ivresse.

Comme j’aime ces vers où l’on voit à leur tour,

Les rois unis livrer sa pâture au vautour ;

Des pâles cabinets l’étroite politique

Le jeter palpitant au sein de l’Atlantique,

Et pour mieux lui fermer un périlleux chemin,

Du poids d’indignes fers déshonorer sa main.

Sa main ! dont ils ont su les étreintes fatales,

Qui data ses décrets de leurs vingt capitales.

Qui, des honneurs du camp, pour ses soldats titrés.

Après avoir enfin épuisé les degrés.

Et relevant pour eux les antiques pairies,

Sur les flancs de leurs chars semé les armoiries,

Pour mieux récompenser ces glorieux élus,

A de la royauté fait un grade de plus.

Et vous, qui poursuivant une noble pensée,

Aux travaux de nos preux fîtes une Odyssée,

Qui montrant à nos yeux sous un soleil lointain

Ces préludes brillants de l’homme du destin,

Avez placé vos chants sous l’ombre tutélaire

D’une gloire historique et déjà séculaire,

Mêlés dans les récits des âges à venir,

Vos vers auront leur part de ce grand souvenir :

Comme, sous Périclès, ce sculpteur de l’Attique

Dont la main enfanta le Jupiter antique,

Dans les siècles futurs associa son nom

A l’immortalité des Dieux du Parthénon.

Une Semaine À Paris

Debout ! mânes sacrés de mes concitoyens !

Venez ; inspirez-les, ces vers où je vous chante.

Debout, morts immortels, héroïques soutiens

De la liberté triomphante !Brûlant, désordonné, sans frein dans son essor,

Comme un peuple en courroux qu’un même cri soulève,

Que cet hymne vers vous s’élève

De votre sang qui fume encor !

Quels sont donc les malheurs que ce jour nous apporte ?

— Ceux que nous présageaient ses ministres et lui.

— Quoi ! malgré ses serments ! — Il les rompt aujourd’hui

— Le ciel les a reçus.— Et le vent les emporte.

— Mais les élus du peuple ? — Il les a cassés tous.

— Les lois qu’il doit défendre ? — Esclaves comme nous.

— Et la pensée ? — Aux fers. — Et la liberté ? — Morte.

— Quel était notre crime ? — En vain nous le cherchons.

— Pour mettre en interdit la patrie opprimée,

Son droit ? — C’est le pouvoir. — Sa raison ? — Une armée.

— La nôtre est un peuple : marchons.

À Napoléon

Dieu mortel, sous tes pieds les monts courbant leurs têtes

T’ouvraient un chemin triomphal;

Les élémens soumis attendaient ton signal;

D’une nuit pluvieuse écartant les tempêtes,

Pour éclairer tes fêtes,

Le soleil t’annonçait sur son char radieux;

L’Europe t’admirait dans une horreur profonde,

Et le son de ta voix, un signe de tes yeux,

Donnaient une secousse au monde.Ton souffle du chaos faisait sortir les lois;

Ton image insultait aux dépouilles des rois,

Et, debout sur l’airain de leurs foudres guerrières,

Entretenait le ciel du bruit de tes exploits.

Les cultes renaissans, étonnés d’être frères,

Sur leurs autels rivaux, qui fumaient à la fois,

Pour toi confondaient leurs prières.

Le Retour

À Leconte de Lisle.

I.

Quand on vieillit, on aime à lire l’Odyssée,
Comme on aimait, enfant, Robinson Crusoé,
Le berceau de Moïse et l’arche de Noé
Achevant sur les monts sa haute traversée.

Et quand ces livres d’or à regret sont fermés,
On revoit en esprit de fabuleux parages,
De fraîches oasis aux verdoyants mirages,
Dont nos clairs souvenirs restent longtemps charmés.

En parcourant les mers sur un navire antique,
L’illustre voyageur du monde oriental,
Par les flots emporté loin du pays natal,
Chaque soir, voyait fuir son île fantastique…

Ithaque… Il en était parti depuis vingt ans,
Et baisa le rivage en retrouvant la terre ;
Tous ses compagnons morts, il revint solitaire,
Vieux et la barbe inculte après un si long temps.

L’apercevant de loin, sa grande meute aboie
Sur le pauvre honteux en haillons, presque nu.
Un seul parmi les chiens au flair l’a reconnu
Et se traîne à ses pieds en expirant de joie.

L’homme est changé… Ce n’est qu’en voyant son genou
Marqué d’une profonde et blanche cicatrice,
Que, le cœur défaillant, son ancienne nourrice
De ses deux bras émus enveloppe son cou.

Mais c’est en vain qu’il a transpercé de ses flèches,
L’un sur l’autre abattus, tous les fiers prétendants
Qui dans ses gras troupeaux mordaient à belles dents,
Et qu’il est rouge encor de leurs blessures fraîches.

Avant de lui passer au doigt l’anneau royal,
La reine, qui douta trop longtemps de son maître,
Tombe dès qu’en lui seul elle a pu reconnaître
Le robuste ouvrier du grand lit nuptial.

II.

Je me souviens d’un vieux matelot saintongeais :
Né près de l’Océan, à Talmont-sur-Gironde.
Son rapide voilier courait autour du monde,
À l’époque où moi-même autrefois voyageais.

En pleine mer du Sud, de longs groupes d’ilettes
Émergent au hasard sur des bancs de corail
Qui fourmillent d’écueils, où bricks et goélettes
Sur des rocs à fleur d’eau brisent leur gouvernail.

Ce fut là qu’en débris disparut son navire,
Dans la chaude contrée où les paradisiers
S’enivrent en mangeant la noix des muscadiers,
Où les cygnes sont noirs, où règne l’oiseau-lyre.

Un seul des naufragés fut sauf… le matelot,
Intrépide nageur qui put gagner la terre,
Et des jours et des mois resta sur un îlot,
De ses grands bois déserts ermite involontaire.

Il devint prisonnier de pirates malais,
Puis au banc des rameurs sur des jonques chinoises.
Quand il put échapper aux peuplades sournoises,
En rade appareillait un trois-mâts bordelais.

Mais l’homme avait perdu treize ou quatorze années
De son bel âge mûr et dans un rude exil
Sous de lointains soleils tristement égrenées ;
Au cher pays natal il revint en droit fil.

III.

Il rentra dans le bourg après la nuit tombée.
Déserte était la rue… on ne l’attendait pas.
Dans une maison basse, une claire flambée
Rougissait la fenêtre… Il marchait à grands pas.

De la porte entr’ouverte, il vit sa cheminée
Et reconnut la haute armoire de noyer
Par un feu de sarment très vif illuminée…
Une femme était là, travaillant au foyer ;

Malgré l’heure tardive encor bien éveillée,
Et la quenouille en main filant comme autrefois,
Seule, toute songeuse et de noir habillée…
Il eût voulu parler, mais il resta sans vois.

La pauvre et sainte femme à chevelure grise
Ne comptait plus le voir… elle avait pris son deuil.
Sur sa chaise de paille elle rêvait assise…
Lui s’arrêta d’abord haletant sur le seuil,

Puis vint à deux genoux s’incliner devant elle,
Rivant ses yeux noyés de larmes sur les siens
Dans un profond regard d’espérance immortelle,
En lui disant tout bas :  » Oui, c’est moi qui reviens. « 

Bonaparte

Sur un écueil battu par la vague plaintive,
Le nautonier de loin voit blanchir sur la rive
Un tombeau près du bord par les flots déposé ;
Le temps n’a pas encor bruni l’étroite pierre,
Et sous le vert tissu de la ronce et du lierre
On distingue… un sceptre brisé !

Ici gît… point de nom !… demandez à la terre !
Ce nom ? il est inscrit en sanglant caractère
Des bords du Tanaïs au sommet du Cédar,
Sur le bronze et le marbre, et sur le sein des braves,
Et jusque dans le cœur de ces troupeaux d’esclaves
Qu’il foulait tremblants sous son char.

Depuis ces deux grands noms qu’un siècle au siècle annonce,
Jamais nom qu’ici-bas toute langue prononce
Sur l’aile de la foudre aussi loin ne vola.
Jamais d’aucun mortel le pied qu’un souffle efface
N’imprima sur la terre une plus forte trace,
Et ce pied s’est arrêté là !…

Il est là !… sous trois pas un enfant le mesure !
Son ombre ne rend pas même un léger murmure !
Le pied d’un ennemi foule en paix son cercueil !
Sur ce front foudroyant le moucheron bourdonne,
Et son ombre n’entend que le bruit monotone
D’une vague contre un écueil !

Ne crains rien, cependant, ombre encore inquiète,
Que je vienne outrager ta majesté muette.
Non. La lyre aux tombeaux n’a jamais insulté.
La mort fut de tout temps l’asile de la gloire.
Rien ne doit jusqu’ici poursuivre une mémoire.
Rien !… excepté la vérité !

Ta tombe et ton berceau sont couverts d’un nuage,
Mais pareil à l’éclair tu sortis d’un orage !
Tu foudroyas le monde avant d’avoir un nom !
Tel ce Nil dont Memphis boit les vagues fécondes
Avant d’être nommé fait bouilloner ses ondes
Aux solitudes de Memnom.

Les dieux étaient tombés, les trônes étaient vides ;
La victoire te prit sur ses ailes rapides
D’un peuple de Brutus la gloire te fit roi !
Ce siècle, dont l’écume entraînait dans sa course
Les mœurs, les rois, les dieux… refoulé vers sa source,
Recula d’un pas devant toi !

Tu combattis l’erreur sans regarder le nombre ;
Pareil au fier Jacob tu luttas contre une ombre !
Le fantôme croula sous le poids d’un mortel !
Et, de tous ses grands noms profanateur sublime,
Tu jouas avec eux, comme la main du crime
Avec les vases de l’autel.

Ainsi, dans les accès d’un impuissant délire
Quand un siècle vieilli de ses mains se déchire
En jetant dans ses fers un cri de liberté,
Un héros tout à coup de la poudre s’élève,
Le frappe avec son sceptre… il s’éveille, et le rêve
Tombe devant la vérité !

Ah ! si rendant ce sceptre à ses mains légitimes,
Plaçant sur ton pavois de royales victimes,
Tes mains des saints bandeaux avaient lavé l’affront !
Soldat vengeur des rois, plus grand que ces rois même,
De quel divin parfum, de quel pur diadème
L’histoire aurait sacré ton front !

Gloire ! honneur! liberté ! ces mots que l’homme adore,
Retentissaient pour toi comme l’airain sonore
Dont un stupide écho répète au loin le son :
De cette langue en vain ton oreille frappée
Ne comprit ici-bas que le cri de l’épée,
Et le mâle accord du clairon !

Superbe, et dédaignant ce que la terre admire,
Tu ne demandais rien au monde, que l’empire !
Tu marchais !… tout obstacle était ton ennemi !
Ta volonté volait comme ce trait rapide
Qui va frapper le but où le regard le guide,
Même à travers un cœur ami !

Jamais, pour éclaircir ta royale tristesse,
La coupe des festins ne te versa l’ivresse ;
Tes yeux d’une autre pourpre aimaient à s’enivrer !
Comme un soldat debout qui veille sous les armes,
Tu vis de la beauté le sourire ou les larmes,
Sans sourire et sans soupirer !

Tu n’aimais que le bruit du fer, le cri d’alarmes !
L’éclat resplendissant de l’aube sur tes armes !
Et ta main ne flattait que ton léger coursier,
Quand les flots ondoyants de sa pâle crinière
Sillonnaient comme un vent la sanglante poussière,
Et que ses pieds brisaient l’acier !

Tu grandis sans plaisir, tu tombas sans murmure !
Rien d’humain ne battait sous ton épaisse armure :
Sans haine et sans amour, tu vivais pour penser :
Comme l’aigle régnant dans un ciel solitaire,
Tu n’avais qu’un regard pour mesurer la terre,
Et des serres pour l’embrasser !

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S’élancer d’un seul bon au char de la victoire,
Foudroyer l’univers des splendeurs de sa gloire,
Fouler d’un même pied des tribuns et des rois ;
Forger un joug trempé dans l’amour et la haine,
Et faire frissonner sous le frein qui l’enchaîne
Un peuple échappé de ses lois !

Etre d’un siècle entier la pensée et la vie,
Emousser le poignard, décourager l’envie ;
Ebranler, raffermir l’univers incertain,
Aux sinistres clarté de ta foudre qui gronde
Vingt fois contre les dieux jouer le sort du monde,
Quel rêve ! et ce fut ton destin !…

Tu tombas cependant de ce sublime faîte !
Sur ce rocher désert jeté par la tempête,
Tu vis tes ennemis déchirer ton manteau !
Et le sort, ce seul dieu qu’adora ton audace,
Pour dernière faveur t’accorda cet espace
Entre le trône et le tombeau !

Oh ! qui m’aurait donné d’y sonder ta pensée,
Lorsque le souvenir de te grandeur passée
Venait, comme un remords, t’assaillir loin du bruit !
Et que, les bras croisés sur ta large poitrine,
Sur ton front chauve et nu, que la pensée incline,
L’horreur passait comme la nuit !

Tel qu’un pasteur debout sur la rive profonde
Voit son ombre de loin se prolonger sur l’onde
Et du fleuve orageux suivre en flottant le cours ;
Tel du sommet désert de ta grandeur suprême,
Dans l’ombre du passé te recherchant toi-même,
Tu rappelais tes anciens jours !

Ils passaient devant toi comme des flots sublimes
Dont l’oeil voit sur les mers étinceler les cimes,
Ton oreille écoutait leur bruit harmonieux !
Et, d’un reflet de gloire éclairant ton visage,
Chaque flot t’apportait une brillante image
Que tu suivais longtemps des yeux !

Là, sur un pont tremblant tu défiais la foudre !
Là, du désert sacré tu réveillais la poudre !
Ton coursier frissonnait dans les flots du Jourdain !
Là, tes pas abaissaient une cime escarpée !
Là, tu changeais en sceptre une invincible épée !
Ici… Mais quel effroi soudain ?

Pourquoi détournes-tu ta paupière éperdue ?
D’où vient cette pâleur sur ton front répandue ?
Qu’as-tu vu tout à coup dans l’horreur du passé ?
Est-ce d’une cité la ruine fumante ?
Ou du sang des humains quelque plaine écumante ?
Mais la gloire a tout effacé.

La gloire efface tout !… tout excepté le crime !
Mais son doigt me montrait le corps d’une victime ;
Un jeune homme! un héros, d’un sang pur inondé !
Le flot qui l’apportait, passait, passait, sans cesse ;
Et toujours en passant la vague vengeresse
Lui jetait le nom de Condé !…

Comme pour effacer une tache livide,
On voyait sur son front passer sa main rapide ;
Mais la trace du sang sous son doigt renaissait !
Et, comme un sceau frappé par une main suprême,
La goutte ineffaçable, ainsi qu’un diadème,
Le couronnait de son forfait !

C’est pour cela, tyran! que ta gloire ternie
Fera par ton forfait douter de ton génie !
Qu’une trace de sang suivra partout ton char !
Et que ton nom, jouet d’un éternel orage,
Sera par l’avenir ballotté d’âge en âge
Entre Marius et César !

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Tu mourus cependant de la mort du vulgaire,
Ainsi qu’un moissonneur va chercher son salaire,
Et dort sur sa faucille avant d’être payé !
Tu ceignis en mourant ton glaive sur ta cuisse,
Et tu fus demander récompense ou justice
Au dieu qui t’avait envoyé !

On dit qu’aux derniers jours de sa longue agonie,
Devant l’éternité seul avec son génie,
Son regard vers le ciel parut se soulever !
Le signe rédempteur toucha son front farouche !…
Et même on entendit commencer sur sa bouche
Un nom !… qu’il n’osait achever !

Achève… C’est le dieu qui règne et qui couronne !
C’est le dieu qui punit ! c’est le dieu qui pardonne !
Pour les héros et nous il a des poids divers !
Parle-lui sans effroi ! lui seul peut te comprendre !
L’esclave et le tyran ont tous un compte à rendre,
L’un du sceptre, l’autre des fers !

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Son cercueil est fermé ! Dieu l’a jugé ! Silence !
Son crime et ses exploits pèsent dans la balance :
Que des faibles mortels la main n’y touche plus !
Qui peut sonder, Seigneur, ta clémence infinie ?
Et vous, fléaux de Dieu ! qui sait si le génie
N’est pas une de vos vertus ?…

À La Pologne

Jusqu’au jour, ô Pologne ! où tu nous montreras
Quelque désastre affreux, comme ceux de la Grèce,
Quelque Missolonghi d’une nouvelle espèce,
Quoi que tu puisses faire, on ne te croira pas.
Battez-vous et mourez, braves gens. — L’heure arrive.
Battez-vous ; la pitié de l’Europe est tardive ;
Il lui faut des levains qui ne soient point usés.
Battez-vous et mourez, car nous sommes blasés !

Le Retour

… Ne réservez pas à ma vieillesse un château, mais faites
moi la grâce de me garder, comme dernier refuge, cette cuisine
avec sa marmite toujours en l’air,
avec la crémaillère aux dents diaboliques,
la lanterne d’écurie et le moulin à café,
le litre de pétrole, la boîte de chicorée extra et les allumettes
de contrebande,
avec la lune en papier jaune qui bouche le trou du tuyau de poêle,
et les coquilles d’oeufs dans la cendre,
et les chenets au front luisant, au nez aplati,
et le soufflet qui écarte ses jambes raides et dont le ventre fait
de gros plis,
avec ce chien à droite et ce chat à gauche de la cheminée,
tous deux vivants peutêtre,
et le fourneau d’où filent des étoiles de braise,
et la porte au coin rongé par les souris,
et la passoire grêlée, la bouillotte bavarde et le grill haut sur
pattes comme un basset,
et le carreau cassé de l’unique fenêtre dont la vue se paierait cher
à Paris,
et ces pavés de savon,
et cette chaise de paille honnêtement percée,
et ce balai inusable d’un côté,
et cette demidouzaine de fers à repasser, à genoux sur leur planche,
par rang de taille, comme des religieuses qui prient, voilées de noir
et les mains jointes.