Le Crucifix

I
je ne quiers pas la fameuse couronne,
Saint ornement du Dieu au chef doré,
Ou que, du Dieu aux Indes adoré,
Le gai chapeau la tête m’environne.
Encores moins veux je que l’on me donne
Le mol rameau en Cypre décoré
Celui qui est d’Athènes honoré,
Seul je le veux, et le Ciel me l’ordonne.
O tige heureux, que la sage Déesse
En sa tutelle et garde a voulu prendre,
Pour faire honneur à son sacré autel
Orne mon chef, donne moi hardiesse
De te chanter, qui espère te rendre
Égal un jour au Laurier immortel.
II
Loire fameux, qui, ta petite source,
Enfles de maints gros fleuves et ruisseaux,
Et qui de loin coules tes claires eaux
En l’Océan d’une assez vive course
Ton chef royal hardiment bien haut pousse
Et apparais entre tous les plus beaux,
Comme un taureau sur les menus troupeaux,
Quoi que le Pô envieux s’en courrouce.
Commande doncq’ aux gentilles Naïades
Sortir dehors leurs beaux palais humides
Avecques toi, leur fleuve paternel,
Pour saluer de joyeuses aubades
Celle qui t’a, et tes filles liquides,
Deifié de ce bruit éternel.
III
Divin Ronsard, qui de l’arc à sept cordes
Tiras premier au but de la mémoire
Les traits ailés de la Française gloire,
Que sur ton luth hautement tu accordes.
Fameux harpeur et prince de nos odes,
Laisse ton Loir hautain de ta victoire,
Et viens sonner au rivage de Loire
De tes chansons les plus nouvelles modes.
Enfonce l’arc du vieil Thébain archer,
Ou nul que toi ne sut onq’ encocher
Des doctes Sueurs les sagettes divines.
Porte pour moi, parmi le ciel des Gaules,
Le saint honneur des nymphes Angevines,
Trop pesant faix pour mes faibles épaules.
IV
Si notre vie est moins qu’une journée
En l’éternel, si l’an qui fait le tour
Chasse nos jours sans espoir de retour,
Si périssable est toute chose née,
Que songes tu, mon âme emprisonnée ?
Pourquoi te plaît l’obscur de notre jour,
Si pour voler en un plus clair séjour,
Tu as au dos l’aile bien empennée ?
Là, est le bien que tout esprit désire,
Là, le repos où tout le monde aspire,
Là, est l’amour, là, le plaisir encore.
Là, ô mon âme, au plus haut ciel guidée,
Tu y pourras reconnaître l’Idée
De la beauté, qu’en ce monde j’adore.

Extase

J’étais seul près des flots, par une nuit d’étoiles.
Pas un nuage aux cieux, sur les mers pas de voiles.
Mes yeux plongeaient plus loin que le monde réel.
Et les bois, et les monts, et toute la nature,
Semblaient interroger dans un confus murmure
Les flots des mers, les feux du ciel.

Et les étoiles d’or, légions infinies,
A voix haute, à voix basse, avec mille harmonies,
Disaient, en inclinant leurs couronnes de feu ;
Et les flots bleus, que rien ne gouverne et n’arrête,
Disaient, en recourbant l’écume de leur crête :
C’est le Seigneur, le Seigneur Dieu !

Le 25 novembre 1828.

Dieu

Dieu.
À travers ce qu’on sent confusément bruire,
C’est lui qui fait trembler, c’est lui qui fait reluire
L’oeil sous le cil baissé, l’eau sous la berge en fleurs ;
Le rayon de la lune au bas des monts paisibles
Et le vague reflet des choses invisibles
Au front incliné des rêveurs.

Le Désespoir

Saintes demeures du silence,
Lieux pleins de charmes et d’attraits,
Port où, dans le sein de la paix,
Règne la Grâce et l’Innocence ;
Beaux déserts qu’à l’envi des cieux,
De ses trésors plus précieux
A comblés la nature,
Quelle assez brillante couleur
Peut tracer la peinture
De votre adorable splendeur ?

Les moins éclatantes merveilles
De ces plaines ou de ces bois
Pourraientelles pas mille fois
Épuiser les plus doctes veilles ?
Le soleil vitil dans son tour
Quelque si superbe séjour
Qui ne vous rende hommage ?
Et l’art des plus riches cités
Atil la moindre image
De vos naturelles beautés ?

Je sais que ces grands édifices
Que s’élève la vanité
Ne souillent point la pureté
De vos innocentes délices.
Non, vous n’offrez point à nos yeux
Ces tours qui jusque dans les cieux
Semblent porter la guerre,
Et qui, se perdant dans les airs,
Vont encor sous la terre
Se perdre dedans les enfers.

Tous ces bâtiments admirables,
Ces palais partout si vantés,
Et qui sont comme cimentés
Du sang des peuples misérables,
Enfin tous ces augustes lieux
Qui semblent, faire autant de dieux
De leurs maîtres superbes,
Un jour trébuchant avec eux,
Ne seront sur les herbes
Que de grands sépulcres affreux.

Mais toi, solitude féconde,
Tu n’as rien que de saints attraits,
Qui ne s’effaceront jamais
Que par l’écroulement du monde :
L’on verra l’émail de tes champs
Tant que la nuit de diamants
Sèmera l’hémisphère ;
Et tant que l’astre des saisons,
Dorera sa carrière,
L’on verra l’or de tes moissons.

Que si parmi tant de merveilles
Nous ne voyons point ces beaux ronds,
Ces jets où l’onde par ses bonds
Charme les yeux et les oreilles,
Ne voyonsnous pas dans tes prés
Se rouler sur des lits dorés
Cent flots d’argent liquide,
Sans que le front du laboureur
A leur course rapide
Joigne les eaux de sa sueur ?

La nature est inimitable ;
Et quand elle est en liberté,
Elle brille d’une clarté
Aussi douce que véritable.
C’est elle qui sur ces vallons,
Ces bois, ces prés et ces sillons
Signale sa puissance ;
C’est elle par qui leurs beautés,
Sans blesser l’innocence,
Rendent nos yeux comme enchantés.

Pieusement

Viens lentement t’asseoir
Près du parterre dont le soir
Ferme les fleurs de tranquille lumière,
Laisse filtrer la grande nuit en toi :
Nous sommes trop heureux pour que sa mer d’effroi
Trouble notre prière.

Làhaut, le pur cristal des étoiles s’éclaire :
Voici le firmament plus net et translucide
Qu’un étang bleu ou qu’un vitrail d’abside ;
Et puis voici le ciel qui regarde à travers.

Les mille voix de l’énorme mystère
Parlent autour de toi,
Les mille lois de la nature entière
Bougent autour de toi,
Les arcs d’argent de l’invisible
Prennent ton âme et sa ferveur pour cible.
Mais tu n’as peur, oh ! simple coeur,
Mais tu n’as peur, puisque ta foi
Est que toute la terre collabore
A cet amour que fit éclore
La vie et son mystère en toi.

Joins donc les mains tranquillement
Et doucement adore ;
Un grand conseil de pureté
Flotte, comme une étrange aurore,
Sous les minuits du firmament.

Extase

Sonnet LXX bis.

Ainsi l’amour du Ciel ravit en ces hauts lieux
Mon âme sans la mort, et le corps en ce monde
Va soupirant çà bas à liberté seconde
De soupirs poursuivant l’âme jusques aux Cieux.

Vous courtisez le Ciel, faibles et tristes yeux,
Quand votre âme n’est plus en cette terre ronde :
Dévale, corps lassé, dans la fosse profonde,
Vole en ton paradis, esprit victorieux.

Ô la faible espérance, inutile souci,
Aussi loin de raison que du Ciel jusqu’ici,
Sur les ailes de foi délivre tout le reste.

Céleste amour, qui as mon esprit emporté,
Je me vois dans le sein de la Divinité,
Il ne faut que mourir pour être tout céleste.

Sainte

À la fenêtre recélant
Le santal vieux qui se dédore
De sa viole étincelant
Jadis avec flûte ou mandore,

Est la Sainte pâle, étalant
Le livre vieux qui se déplie
Du Magnificat ruisselant
Jadis selon vêpre et complie :

À ce vitrage d’ostensoir
Que frôle une harpe par l’Ange
Formée avec son vol du soir
Pour la délicate phalange

Du doigt que, sans le vieux santal
Ni le vieux livre, elle balance
Sur le plumage instrumental,
Musicienne du silence.

Eve Et Marie

Homme, qui que tu sois, regarde Eve et Marie,
Et comparant ta mère à celle du Sauveur,
Vois laquelle des deux en est le plus chérie,
Et du Père Eternel gagne mieux la faveur.

L’une à peine respire et la voilà rebelle,
L’autre en obéissance est sans compassion ;
L’une nous fait bannir, par l’autre on nous rappelle ;
L’une apporte le mal, l’autre la guérison.

L’une attire sur nous la nuit et la tempête,
Et l’autre rend le calme et le jour aux mortels ;
L’une cède au serpent, l’autre en brise la tête ;
Met à bas son empire et détruit ses autels.

L’une a toute sa race au démon asservie,
L’autre rompt l’esclavage où furent ses aïeux
Par l’une vient la mort et par l’autre la vie,
L’une ouvre les enfers et l’autre ouvre les cieux.

Cette Ève cependant qui nous engage aux flammes
Au point qu’elle est bornée est sans corruption
Et la Vierge  » bénie entre toutes les femmes.  »
Serait-elle moins pure en sa conception ?

Non, non, n’en croyez rien, et tous tant que nous sommes
Publions le contraire à toute heure, en tout lieu :
Ce que Dieu donne bien à la mère des hommes,
Ne le refusons pas à la Mère de Dieu.

Vêpres Rustiques

Le dernier coup de vêpres a sonné : l’on tinte.

Entrons donc dans l’Église et couvrons-nous d’eau sainte.

Il y a peu de monde encore. Qu’il fait frais !

C’est bon par ces temps lourds, ça semble fait exprès.

On allume les six grands cierges, l’on apporte

Le ciboire pour le salut. Voici la porte

De la sacristie entr’ouverte, et l’on voit bien

S’habiller les enfants de chœur et le doyen.

Voici venir le court cortège, et les deux chantres

Tiennent de gros antiphonaires sur leurs ventres.

Une clochette retentit et le clergé

S’agenouille devant l’autel, dûment rangé.

Une prière est murmurée à voix si basse

Qu’on entend comme un vol de bons anges qui passe.

Le prêtre, se signant, adjure le Seigneur,

Et les clers, se signant, appellent le Seigneur.

Et chacun exaltant la Trinité, commence,

Prophète-roi, David, ta psalmodie immense :

Le Seigneur dit…  »  » Je vous louerai…  »  » Qu’heureux les saints.

 » Fils, louez le Seigneur…  » et, vibrant par essaims,

Les versets de ce chant militaire et mystique :

 » Quand Israël sortit d’Égypte…  » Et la musique

Du grêle harmonium et du vaste plain-chant !

L’Église s’est remplie. Il fait tiède. L’argent

Pour le culte et celui du denier de Saint-Pierre

Et des pauvres tombe à bruit doux dans l’aumônière.

L’hymme propre et Magnificat aux flots d’encens !

Une langueur céleste envahit tous les sens.

Au court sermon qui suit sur un thème un peu rance,

On somnole sans trop pourtant d’irrévérence.

Le soleil lui faisant un nimbe mordoré,

Le vieux saint du village est tout transfiguré.

Ça sent bon. On dirait des fleurs très anciennes.

S’exhalant, lentes, dans le latin des antiennes.

Et le Salut ayant béni l’humble troupeau

Des fidèles, on rejoint meilleurs le hameau.

Le soir on soupe mieux, et quand la nuit invite

Au sommeil, on s’endort bien à l’aise et plus vite.

Noël

Petit Jésus qu’il nous faut être,

Si nous voulons voir Dieu le Père,

Accordez-nous d’alors renaître

En purs bébés, nus, sans repaire

Qu’une étable, et sans compagnie

Qu’une âne et qu’un bœuf, humble paire ;

D’avoir l’ignorance infinie

Et l’immense toute-faiblesse

Par quoi l’humble enfance est bénie ;

De n’agir sans qu’un rien ne blesse

Notre chair pourtant innocente

Encor même d’une caresse,

Sans que notre œil chétif ne sente

Douloureusement l’éclat même

De l’aube à peine pâlissante,

Du soir venant, lueur suprême,

Sans éprouver aucune envie

Que d’un long sommeil tiède et blême…

En purs bébés que l’âpre vie

Destine, — pour quel but sévère

Ou bienheureux ? — foule asservie

Ou troupe libre, à quel calvaire ?

Lumière

Perdu dans les brouillards du sophisme et du doute,
Le monde, dans un noir tournoîment emporté,
S’effarait, quand soudain retentit sur la route
La voix de l’immanente infaillibilité.

Et l’on vit, aveuglant les fils de Zoroastre,
Perçant l’ombre où la haine occulte écume encor,
Brillante des clartés que verse un lever d’astre,
Resplendir la tiare aux trois couronnes d’or.

Triple soleil d’espoir éclatant dans la brume
Du sombre gouffre humain. Triple feu du flambeau
Que Rome aux chandeliers à sept branches allume.
Triple splendeur de Paul s’élançant du tombeau.

Hosanna ! Béni soit Léon, l’homme-lumière,
L’être divinisé, l’être immatériel,
L’âme, l’élu, le saint, l’ange intermédiaire
Entre Job et Jésus, entre l’homme et le ciel.

Il n’a plus qu’un lambeau de pourpre et de couronne,
Mais cet humble martyr qui pleure et qui sourit,
Ce divin qui bénit, ce clément qui pardonne,
À jamais reste roi par le verbe et l’esprit.

Ce souverain qui n’a que son titre de père ;
Qui, pour sceptre, n’a plus qu’un roseau de pasteur,
Ce prince de douleur, d’angoisse et de misère,
Apparaît à nos yeux comme un triomphateur.

Au-dessus de ces fronts royaux que l’anarchie
Menace, beau de calme et de sérénité,
Il se dresse, et l’on voit sur sa tête blanchie
Flotter comme une vague aube d’éternité.

Il parle, et l’Occident se prosterne en prière ;
Il appelle, et, là-bas, l’Orient, solennel,
Dans la chape d’argent de sa gloire première,
Exulte au cri du pape et vibre à son appel.

Les profondeurs de l’autre azur frémissent toutes,
Et la Miséricorde en pleurs, sur l’univers
Épandant les trésors des suprêmes absoutes,
Rouvre les cieux fermés et ferme les enfers.

De l’aurore au couchant, l’encyclique féconde,
Dans le déclin du grand siècle qui va finir,
Sous le souffle de Dieu, s’en va de par le monde
Répandre amour et paix, consoler et bénir.

Gloire au nouveau Jean ! gloire à l’aigle des symboles !
Gloire au révélateur des secrets de Sion !
Au voyant dont le front constellé d’auréoles
S’incline sous le vent de l’inspiration !

Béni soit-il, celui dont le vaste génie,
Sur l’abîme du dogme ancien toujours nouveau,
Ouvrant une nouvelle échappée infinie,
Voit plus large, descend plus profond, va plus haut.

Gloire au Buonarotti de la foi catholique,
Qui bâtit, sur le roc de Pierre, un monument
Taillé dans le carrare et dans le pentélique,
Éblouissant d’azur, d’or et de diamant.

Patrie Intime

Je veux vivre seul avec toi
Les jours de la vie âpre et douce,
Dans l’assurance de la Foi,
Jusqu’à la suprême secousse.

Je me suis fait une raison
De me plier à la mesure
Du petit cercle d’horizon
Qu’un coin de ciel natal azure.

Mon rêve n’ai jamais quitté
Le cloître obscur de la demeure
Où, dans le devoir, j’ai goûté
Toute la paix intérieure.

Et mon amour le plus pieux,
Et ma fête la plus fleurie,
Est d’avoir toujours sous les yeux
Le visage de ma patrie.

Patrie intime de ma foi,
Dans une immuable assurance,
Je veux vivre encore avec toi,
Jusqu’au soir de mon espérance.

Le Calvaire

Puisque tu vas, Angélique,

Au calvaire des Roseaux,

Rapporte-moi, pour relique,

Une froide fleur des eaux.

On ne dort pas sous la haire ;

La nuit on m’entend gémir ;

Et les fleurs du vieux Calvaire,

On me l’a dit, font dormir.

Pauvre Angélique, à ton âge,

Quand on part seule, et nu-pied,

Pour un long pèlerinage,

N’y va-t-on que par pitié ?…

Sur la sauvage bruyère,

Colombe, qui va gémir,

Offre à Dieu quelque prière

Pour que je puisse dormir.

Mais quel philtre, quel breuvage

Endort, au feu des éclairs,

Le ramier dans l’esclavage,

Quand l’été brûle les airs ?

Daigne la foudre descendre

Sur l’oiseau né pour gémir ;

Car peut-être sous la cendre

On le laissera dormir !

Ah ! si j’osais, ma compagne,

Me dérober sur tes pas,

Dans l’air vif de la montagne,

J’oublierais… parlons plus bas !

Ici, l’on meurt de ses peines,

Mais il n’en faut pas gémir.

Enfant, tu n’as pas de chaînes ;

Tu fuis… mais tu peux dormir !

Crois-tu qu’un grand sacrifice

Puisse être agréable à Dieu ?

Eh bien ! qu’il me soit propice,

Je le joins à notre adieu.

Porte au Calvaire une image

Dont chaque trait fait gémir ;

Car c’est elle, quel dommage !

Qui m’empêche de dormir !

Tu jetteras dans l’eau sainte

Ce nœud défait, cette fleur,

Et cet anneau d’hyacinthe

Que je cachais sur mon cœur.

Va-t’en ! je n’ai plus à rendre

Qu’une âme ardente à souffrir ;

Béni soit qui doit t’apprendre

Que Dieu daigna l’endormir !

Pascal

À Ernest Havet.

…………………………………….

xxDERNIER MOT.

Un dernier mot, Pascal ! À ton tour de m’entendre
Pousser aussi ma plainte et mon cri de fureur.
Je vais faire d’horreur frémir ta noble cendre,
Mais du moins j’aurai dit ce que j’ai sur le coeur.

À plaisir sous nos yeux lorsque ta main déroule
Le tableau désolant des humaines douleurs,
Nous montrant qu’en ce monde où tout s’effondre et croule
L’homme lui-même n’est qu’une ruine en pleurs,
Ou lorsque, nous traînant de sommets en abîmes,
Entre deux infinis tu nous tiens suspendus,
Que ta voix, pénétrant en leurs fibres intimes,
Frappe à cris redoublés sur nos coeurs éperdus,
Tu crois que tu n’as plus dans ton ardeur fébrile,
Tant déjà tu nous crois ébranlés, abêtis,
Qu’à dévoiler la Foi, monstrueuse et stérile,
Pour nous voir sur son sein tomber anéantis.
À quoi bon le nier ? dans tes sombres peintures,
Oui, tout est vrai, Pascal, nous le reconnaissons :
Voilà nos désespoirs, nos doutes, nos tortures,
Et devant l’Infini ce sont là nos frissons.
Mais parce qu’ici-bas par des maux incurables,
Jusqu’en nos profondeurs, nous nous sentons atteints,
Et que nous succombons, faibles et misérables,
Sous le poids accablant d’effroyables destins,
Il ne nous resterait, dans l’angoisse où nous sommes,
Qu’à courir embrasser cette Croix que tu tiens ?
Ah ! nous ne pouvons point nous défendre d’être hommes,
Mais nous nous refusons à devenir chrétiens.
Quand de son Golgotha, saignant sous l’auréole,
Ton Christ viendrait à nous, tendant ses bras sacrés,
Et quand il laisserait sa divine parole
Tomber pour les guérir en nos coeurs ulcérés ;
Quand il ferait jaillir devant notre âme avide
Des sources d’espérance et des flots de clarté,
Et qu’il nous montrerait dans son beau ciel splendide
Nos trônes préparés de toute éternité,
Nous nous détournerions du Tentateur céleste
Qui nous offre son sang, mais veut notre raison.
Pour repousser l’échange inégal et funeste
Notre bouche jamais n’aurait assez de Non !
Non à la Croix sinistre et qui fit de son ombre
Une nuit où faillit périr l’esprit humain,
Qui, devant le Progrès se dressant haute et sombre,
Au vrai libérateur a barré le chemin ;
Non à cet instrument d’un infâme supplice
Où nous voyons, auprès du divin Innocent
Et sous les mêmes coups, expirer la justice ;
Non à notre salut s’il a coûté du sang ;
Puisque l’Amour ne peut nous dérober ce crime,
Tout en l’enveloppant d’un voile séducteur,
Malgré son dévouement, Non ! même à la Victime,
Et Non par-dessus tout au Sacrificateur !
Qu’importe qu’il soit Dieu si son oeuvre est impie ?
Quoi ! c’est son propre fils qu’il a crucifié ?
Il pouvait pardonner, mais il veut qu’on expie ;
Il immole, et cela s’appelle avoir pitié !

Pascal, à ce bourreau, toi, tu disais :  » Mon Père.  »
Son odieux forfait ne t’a point révolté ;
Bien plus, tu l’adorais sous le nom de mystère,
Tant le problème humain t’avait épouvanté.
Lorsque tu te courbais sous la Croix qui t’accable,
Tu ne voulais, hélas ! qu’endormir ton tourment,
Et ce que tu cherchais dans un dogme implacable,
Plus que la vérité, c’était l’apaisement,
Car ta Foi n’était pas la certitude encore ;
Aurais-tu tant gémi si tu n’avais douté ?
Pour avoir reculé devant ce mot : J’ignore,
Dans quel gouffre d’erreurs tu t’es précipité !
Nous, nous restons au bord. Aucune perspective,
Soit Enfer, soit Néant, ne fait pâlir nos fronts,
Et s’il faut accepter ta sombre alternative,
Croire ou désespérer, nous désespérerons.
Aussi bien, jamais heure à ce point triste et morne
Sous le soleil des cieux n’avait encor sonné ;
Jamais l’homme, au milieu de l’univers sans borne,
Ne s’est senti plus seul et plus abandonné.
Déjà son désespoir se transforme en furie ;
Il se traîne au combat sur ses genoux sanglants,
Et se sachant voué d’avance à la tuerie,
Pour s’achever plus vite ouvre ses propres flancs.

Aux applaudissements de la plèbe romaine
Quand le cirque jadis se remplissait de sang,
Au-dessus des horreurs de la douleur humaine,
Le regard découvrait un César tout puissant.
Il était là, trônant dans sa grandeur sereine,
Tout entier au plaisir de regarder souffrir,
Et le gladiateur, en marchant vers l’arène,
Savait qui saluer quand il allait mourir.
Nous, qui saluerons-nous ? à nos luttes brutales
Qui donc préside, armé d’un sinistre pouvoir ?
Ah ! seules, si des Lois aveugles et fatales
Au carnage éternel nous livraient sans nous voir,
D’un geste résigné nous saluerions nos reines.
Enfermé dans un cirque impossible à franchir,
L’on pourrait néanmoins devant ces souveraines,
Tout roseau que l’on est, s’incliner sans fléchir.
Oui, mais si c’est un Dieu, maître et tyran suprême,
Qui nous contemple ainsi nous entre-déchirer,
Ce n’est plus un salut, non ! c’est un anathème
Que nous lui lancerons avant que d’expirer.
Comment ! ne disposer de la Force infinie
Que pour se procurer des spectacles navrants,
Imposer le massacre, infliger l’agonie,
Ne vouloir sous ses yeux que morts et que mourants !
Devant ce spectateur de nos douleurs extrêmes
Notre indignation vaincra toute terreur ;
Nous entrecouperons nos râles de blasphèmes,
Non sans désir secret d’exciter sa fureur.
Qui sait ? nous trouverons peut-être quelque injure
Qui l’irrite à ce point que, d’un bras forcené,
Il arrache des cieux notre planète obscure,
Et brise en mille éclats ce globe infortuné.
Notre audace du moins vous sauverait de naître,
Vous qui dormez encore au fond de l’avenir,
Et nous triompherions d’avoir, en cessant d’être,
Avec l’Humanité forcé Dieu d’en finir.
Ah ! quelle immense joie après tant de souffrance !
À travers les débris, par-dessus les charniers,
Pouvoir enfin jeter ce cri de délivrance :
 » Plus d’hommes sous le ciel, nous sommes les derniers ! « 

Prométhée

Frappe encor, Jupiter, accable-moi, mutile

L’ennemi terrassé que tu sais impuissant !

Écraser n’est pas vaincre, et ta foudre inutile

S’éteindra dans mon sang,

Avant d’avoir dompté l’héroïque pensée

Qui fait du vieux Titan un révolté divin ;

C’est elle qui te brave, et ta rage insensée

N’a cloué sur ces monts qu’un simulacre vain.

Tes coups n’auront porté que sur un peu d’argile ;

Libre dans les liens de cette chair fragile,

L’âme de Prométhée échappe à ta fureur.

Sous l’ongle du vautour qui sans fin me dévore,

Un invisible amour fait palpiter encore

Les lambeaux de mon cœur.

Si ces pics désolés que la tempête assiège

Ont vu couler parfois sur leur manteau de neige

Des larmes que mes yeux ne pouvaient retenir,

Vous le savez, rochers, immuables murailles

Que d’horreur cependant je sentais tressaillir,

La source de mes pleurs était dans mes entrailles ;

C’est la compassion qui les a fait jaillir.

Ce n’était point assez de mon propre martyre ;

Ces flancs ouverts, ce sein qu’un bras divin déchire

Est rempli de pitié pour d’autres malheureux.

Je les vois engager une lutte éternelle ;

L’image horrible est là ; j’ai devant la prunelle

La vision des maux qui vont fondre sur eux.

Ce spectacle navrant m’obsède et m’exaspère.

Supplice intolérable et toujours renaissant,

Mon vrai, mon seul vautour, c’est la pensée amère

Que rien n’arrachera ces germes de misère

Que ta haine a semés dans leur chair et leur sang.

Pourtant, ô Jupiter, l’homme est ta créature ;

C’est toi qui l’as conçu, c’est toi qui l’as formé,

Cet être déplorable, infirme, désarmé,

Pour qui tout est danger, épouvante, torture,

Qui, dans le cercle étroit de ses jours enfermé,

Étouffe et se débat, se blesse et se lamente.

Ah ! quand tu le jetas sur la terre inclémente,

Tu savais quels fléaux l’y devaient assaillir,

Qu’on lui disputerait sa place et sa pâture,

Qu’un souffle l’abattrait, que l’aveugle Nature

Dans son indifférence allait l’ensevelir.

Je l’ai trouvé blotti sous quelque roche humide,

Ou rampant dans les bois, spectre hâve et timide

Qui n’entendait partout que gronder et rugir,

Seul affamé, seul triste au grand banquet des êtres,

Du fond des eaux, du sein des profondeurs champêtres

Tremblant toujours de voir un ennemi surgir.

Mais quoi ! sur cet objet de ta haine immortelle,

Imprudent que j’étais, je me suis attendri ;

J’allumai la pensée et jetai l’étincelle

Dans cet obscur limon dont tu l’avais pétri.

Il n’était qu’ébauché, j’achevai ton ouvrage.

Plein d’espoir et d’audace, en mes vastes desseins

J’aurais sans hésiter mis les cieux au pillage,

Pour le doter après du fruit de mes larcins.

Je t’ai ravi le feu ; de conquête en conquête

J’arrachais de tes mains ton sceptre révéré.

Grand Dieu ! ta foudre à temps éclata sur ma tête ;

Encore un attentat, l’homme était délivré !

La voici donc ma faute, exécrable et sublime.

Compatir, quel forfait ! Se dévouer, quel crime !

Quoi ! j’aurais, impuni, défiant tes rigueurs,

Ouvert aux opprimés mes bras libérateurs ?

Insensé ! m’être ému quand la pitié s’expie !

Pourtant c’est Prométhée, oui, c’est ce même impie

Qui naguère t’aidait à vaincre les Titans.

J’étais à tes côtés dans l’ardente mêlée ;

Tandis que mes conseils guidaient les combattants,

Mes coups faisaient trembler la demeure étoilée.

Il s’agissait pour moi du sort de l’univers :

Je voulais en finir avec les dieux pervers.

Ton règne allait m’ouvrir cette ère pacifique

Que mon cœur transporté saluait de ses vœux.

En son cours éthéré le soleil magnifique

N’aurait plus éclairé que des êtres heureux.

La Terreur s’enfuyait en écartant les ombres

Qui voilaient ton sourire ineffable et clément,

Et le réseau d’airain des Nécessités sombres

Se brisait de lui-même aux pieds d’un maître aimant.

Tout était joie, amour, essor, efflorescence ;

Lui-même Dieu n’était que le rayonnement

De la toute-bonté dans la toute-puissance.

Ô mes désirs trompés ! Ô songe évanoui !

Des splendeurs d’un tel rêve, encor l’œil ébloui,

Me retrouver devant l’iniquité céleste.

Devant un Dieu jaloux qui frappe et qui déteste,

Et dans mon désespoir me dire avec horreur :

 » Celui qui pouvait tout a voulu la douleur !  »

Mais ne t’abuse point ! Sur ce roc solitaire

Tu ne me verras pas succomber en entier.

Un esprit de révolte a transformé la terre,

Et j’ai dès aujourd’hui choisi mon héritier.

Il poursuivra mon œuvre en marchant sur ma trace,

Né qu’il est comme moi pour tenter et souffrir.

Aux humains affranchis je lègue mon audace,

Héritage sacré qui ne peut plus périr.

La raison s’affermit, le doute est prêt à naître.

Enhardis à ce point d’interroger leur maître,

Des mortels devant eux oseront te citer :

Pourquoi leurs maux ? Pourquoi ton caprice et ta haine ?

Oui, ton juge t’attend, — la conscience humaine ;

Elle ne peut t’absoudre et va te rejeter.

Le voilà, ce vengeur promis à ma détresse !

Ah ! quel souffle épuré d’amour et d’allégresse

En traversant le monde enivrera mon cœur

Le jour où, moins hardie encor que magnanime,

Au lieu de l’accuser, ton auguste victime

Niera son oppresseur !

Délivré de la Foi comme d’un mauvais rêve,

L’homme répudiera les tyrans immortels,

Et n’ira plus, en proie à des terreurs sans trêve,

Se courber lâchement au pied de tes autels.

Las de le trouver sourd, il croira le ciel vide.

Jetant sur toi son voile éternel et splendide,

La Nature déjà te cache à son regard ;

Il ne découvrira dans l’univers sans borne,

Pour tout Dieu désormais, qu’un couple aveugle et morne,

La Force et le Hasard.

Montre-toi, Jupiter, éclate alors, fulmine,

Contre ce fugitif à ton joug échappé !

Refusant dans ses maux de voir ta main divine,

Par un pouvoir fatal il se dira frappé.

Il tombera sans peur, sans plainte, sans prière ;

Et quand tu donnerais ton aigle et ton tonnerre

Pour l’entendre pousser, au fort de son tourment,

Un seul cri qui t’atteste, une injure, un blasphème,

Il restera muet : ce silence suprême

Sera ton châtiment.

Tu n’auras plus que moi dans ton immense empire

Pour croire encore en toi, funeste Déité.

Plutôt nier le jour ou l’air que je respire

Que ta puissance inique et que ta cruauté.

Perdu dans cet azur, sur ces hauteurs sublimes,

Ah ! j’ai vu de trop près tes fureurs et tes crimes ;

J’ai sous tes coups déjà trop souffert, trop saigné ;

Le doute est impossible à mon cœur indigné.

Oui ! tandis que du Mal, œuvre de ta colère,

Renonçant désormais à sonder le mystère,

L’esprit humain ailleurs portera son flambeau,

Seul je saurai le mot de cette énigme obscure,

Et j’aurai reconnu, pour comble de torture,

Un Dieu dans mon bourreau.