Miséricorde, Ô Cieux, Ô Dieux Impitoyables

Sonnet III.

Miséricorde, ô Cieux, ô Dieux impitoyables,
Epouvantables flots, ô vous, pâles frayeurs
Qui même avant la mort faites mourir les coeurs,
En horreur, en pitié, voyez ces misérables !

Ce navire se perd, dégarni de ses câbles,
Ses câbles, ses moyens, de ses espoirs menteurs
La voile est mise à bas, les plus fermes rigueurs,
D’une fière beauté sont les rocs impitoyables.

Les mortels changements sont les sables mouvants,
Les sanglots sont éclairs, les soupirs sont les vents,
Les attentes sans fruit sont écumeuses rives,

Où aux bords de la mer les explorés amours,
Voguant de petits bras, las et faible secours,
Aspirent en nageant à face demi-vives.

Salut

Rien, cette écume, vierge vers
À ne désigner que la coupe ;
Telle loin se noie une troupe
De sirènes mainte à l’envers.

Nous naviguons, ô mes divers
Amis, moi déjà sur la poupe
Vous l’avant fastueux qui coupe
Le flot de foudres et d’hivers ;

Une ivresse belle m’engage
Sans craindre même son tangage
De porter debout ce salut

Solitude, récif, étoile
À n’importe ce qui valut
Le blanc souci de notre toile.

Angoisse

Je ne viens pas ce soir vaincre ton corps, ô bête
En qui vont les péchés d’un peuple, ni creuser
Dans tes cheveux impurs une triste tempête
Sous l’incurable ennui que verse mon baiser :

Je demande à ton lit le lourd sommeil sans songes
Planant sous les rideaux inconnus du remords,
Et que tu peux goûter après tes noirs mensonges,
Toi qui sur le néant en sais plus que les morts :

Car le Vice, rongeant ma native noblesse,
M’a comme toi marqué de sa stérilité,
Mais tandis que ton sein de pierre est habité

Par un cœur que la dent d’aucun crime ne blesse,
Je fuis, pâle, défait, hanté par mon linceul,
Ayant peur de mourir lorsque je couche seul.

Lassitude

De la douceur, de la douceur, de la douceur !

Calme un peu ces transports fébriles, ma charmante.

Même au fort du déduit, parfois, vois-tu, l’amante

Doit avoir l’abandon paisible de la sœur.

Sois langoureuse, fais ta caresse endormante,

Bien égaux tes soupirs et ton regard berceur.

Va, l’étreinte jalouse et le spasme obsesseur

Ne valent pas un long baiser, même qui mente !

Mais dans ton cher cœur d’or, me dis-tu, mon enfant,

La fauve passion va sonnant l’oliphant

Laisse-la trompetter à son aise, la gueuse !

Mets ton front sur mon front et ta main dans ma main,

Et fais-moi des serments que tu rompras demain,

Et pleurons jusqu’au jour, ô petite fougueuse !

La Maison Solitaire

Seule, en un coin de terre où plane la tristesse
Et le mélancolique et vague ennui des soirs,
La vieille maison blanche, aux grands contrevents noirs,
Pleure-t-elle ses gens, son hôte, son hôtesse ?

Avec sa porte close et ses carreaux en deuil
Qui ne semblent, au loin, qu’un vaporeux décalque,
La maison blanche et noire a l’air d’un catafalque
Érigé sur le vide et la nuit d’un cercueil.

À la croix des pignons tachés d’ocre et de suie,
Comme un crêpe fané, la mousse vole au vent,
Et l’on dirait, parfois, qu’il tombe de l’auvent
Une neige de cendre et des larmes de pluie.

Trois générations ont peiné dans ce lieu :
Trois générations de laboureurs de terre
Ont vécu longuement le rêve solitaire,
Qui commence à l’autel et finit devant Dieu.

Tout semble mort… Soudain, la vitre qui brasille
S’ouvre, et, tel qu’au matin, brille un coquelicot,
Une face vermeille apparaît, et l’écho
Éparpille un fredon d’enfant qui s’égosille.

Rouge d’orgueil, le fier petit gars d’habitant,
Que le ber ancestral a couvé dans la paille,
Du jeu d’un gosier d’or, éblouit la marmaille
Et fait taire le merle et le coq éclatant.

Et la vieille maison, tant de fois attristée
Par le glas et l’adieu des funèbres convois,
Reprend jeunesse et vie au seul son de la voix
Qui conjure l’ennui, dont son âme est hantée.

Le vieil âge n’est plus. Voici le jeune temps :
L’aurore entre malgré la fenêtre morose ;
La chambre se plafonne et se meuble de rose ;
La maison recommence à vivre ses vingt ans.

Et le chef du travail, dehors à coeur d’année,
Bénit l’horizon clair et le soleil levant,
Le nuage et l’oiseau, la rosée et le vent,
Qui lui promettent tous une belle journée.

La Maison Vide

Petite maison basse, au grand chapeau pointu,
Qui, d’hiver en hiver, semble s’être enfoncée
Dans la terre sans fleurs, autour d’elle amassée.
Petite maison grise, au grand chapeau pointu,
Au lointain bleu, là-bas, dis-le-moi, que vois-tu ?

Par les yeux clignotants de ta lucarne rousse,
Pour voir plus clair, plus loin, tu sembles faire effort,
Et froncer les sourcils sous ton chapeau de mousse.
Vers ces couchants de rêve où le soleil s’endort,
Pour voir plus clair, plus loin, tu sembles faire effort.

Il est couché, là-bas, au fond du cimetière,
Celui qui t’aime encore autant que tu l’aimais.
Petite maison vieille, au chapeau de poussière,
Celui qui t’aime encore autant que tu l’aimais,
L’absent, tant regretté, ne reviendra jamais.

Villonelle

Achille qui prit Troie, dit-on,

Dans un cheval bourré de son

Achille fut grand capitaine

Or, il fut pris par des chansons

Que chantaient des vierges hellènes

Dis-moi, Vénus, je t’en supplie

Ce qu’était cette mélodie.Un prisonnier dans sa prison

En fit une en Tripolitaine

Et si belle que sans rançon

On le rendit à sa marraine

Qui pleurait contre la cloison.

Nausicaa à la fontaine

Pénélope en tissant la laine

Zeuxis peignant sur les maisons

Ont chanté la faridondaine !

Et les chansons des échansons ?

Échos d’échos des longues plaines

Et les chansons des émigrants !

Où sont les refrains d’autres temps

Que l’on a chantés tant et tant ?

Où sont les filles aux belles dents

Qui l’amour par les chants retiennent ?

Et mes chansons ? qu’il m’en souvienne !

Lassitude

Le désert ! le désert dans son immensité,

Avec sa grande voix, sa sauvage beauté ;

Ses pics touchant les deux, ses savanes, ses ondes,

Cataractes roulant sous des forêts profondes ;

Ses mille bruits, ses cris, ses sourds rugissements,

Gigantesque concert de tous les éléments !

Le désert ! le désert ! quand l’aube orientale

Se lève, et fait briller les trésors qu’il étale :

Quand du magnolia le bouton parfumé

S’ouvre sous les baisers de quelque insecte aimé ;

Quand la liane en fleurs, odorant labyrinthe,

Enlace le palmier d’une amoureuse étreinte ;

Et que, s’éjouissant sous ces légers lambris,

Escarboucles vivants chantent les colibris !

Le désert d’Amérique avec toutes ses grâces,

Lorsque d’aucun mortel il ne gardait les traces,

Et qu’avec ses grands bois, ses eaux, ses mines d’or

Aux regards de Colomb il s’offrit vierge encore.

Ah ! qui ne la rêva cette belle nature ;

Qui n’eût voulu quitter ce monde d’imposture,

Ce monde où tout grand cœur finit par s’avilir,

Pour courir au désert, vivant, s’ensevelir ?

Pour chercher dans l’Éden de Paul et Virginie

L’ineffable bonheur que la terre dénie,

Vœu de paix et d’amour par chaque cœur conçu,

Et qui s’évanouit, hélas! toujours déçu !

Voilà souvent quel est mon rêve

Dans ces instants d’ennui profond.

Où le désespoir comme un glaive

Reste suspendu sur mon front.

Le désert, le désert m’appelle,

Pourquoi ces chaînes à mes pas ?

Oiseaux voyageurs, sur votre aile

Pourquoi ne m’emportez-vous pas ?

Il faut à mon âme engourdie

Un nouveau monde à parcourir ;

Il faut une sphère agrandie

Au poète qui va mourir !…

Renoncement

Depuis que sous les cieux un doux rayon colore

Ma jeunesse en sa fleur, ouverte aux feux du jour,

Si mon cœur a rêvé, si mon cœur rêve encore

Le choix irrévocable et l’éternel amour,

C’est qu’aux jours périlleux, toujours prudent et sage,

Au plus digne entre tous réservant son trésor,

Quand un charme pourrait l’arrêter au passage,

Il s’éloigne craintif et se dit :  » Pas encor !  »

Pas encore ! et j’attends, car en un choix si tendre

Se tromper est amer et cause bien des pleurs.

Ah ! si mon âme allait, trop facile à s’éprendre,

À l’entour d’un mensonge épanouir ses fleurs !

Non, non ! Restons plutôt dans notre indifférence.

Sacrifice… en bien, soit ! tu seras consommé.

Après tout, si l’amour n’est qu’erreur et souffrance,

Un cœur peut être fier de n’avoir point aimé.

Le Cri

Lorsque le passager, sur un vaisseau qui sombre,

Entend autour de lui les vagues retentir,

Qu’a perte de regard la mer immense et sombre

Se soulève pour l’engloutir,

Sans espoir de salut et quand le pont s’entr’ouvre,

Parmi les mâts brisés, terrifié, meurtri,

Il redresse son front hors du flot qui le couvre,

Et pousse au large un dernier cri.

Cri vain ! cri déchirant ! L’oiseau qui plane ou passe

Au delà du nuage a frissonné d’horreur,

Et les vents déchaînés hésitent dans l’espace

À l’étouffer sous leur clameur.

Comme ce voyageur, en des mers inconnues,

J’erre et vais disparaître au sein des flots hurlants ;

Le gouffre est à mes pieds, sur ma tête les nues

S’amoncellent, la foudre aux flancs.

Les ondes et les cieux autour de leur victime

Luttent d’acharnement, de bruit, d’obscurité ;

En proie à ces conflits, mon vaisseau sur l’abîme

Court sans boussole et démâté.

Mais ce sont d’autres flots, c’est un bien autre orage

Qui livre des combats dans les airs ténébreux ;

La mer est plus profonde et surtout le naufrage

Plus complet et plus désastreux.

Jouet de l’ouragan qui l’emporte et le mène,

Encombré de trésors et d’agrès submergés,

Ce navire perdu, mais c’est la nef humaine,

Et nous sommes les naufragés.

L’équipage affolé manœuvre en vain dans l’ombre ;

L’Épouvante est à bord, le Désespoir, le Deuil ;

Assise au gouvernail, la Fatalité sombre

Le dirige vers un écueil.

Moi, que sans mon aveu l’aveugle Destinée

Embarqua sur l’étrange et frêle bâtiment,

Je ne veux pas non plus, muette et résignée,

Subir mon engloutissement.

Puisque, dans la stupeur des détresses suprêmes,

Mes pâles compagnons restent silencieux,

À ma voix d’enlever ces monceaux d’anathèmes

Qui s’amassent contre les cieux.

Afin qu’elle éclatât d’un jet plus énergique,

J’ai, dans ma résistance à l’assaut des flots noirs,

De tous les cœurs en moi, comme en un centre unique,

Rassemblé tous les désespoirs.

Qu’ils vibrent donc si fort, mes accents intrépides,

Que ces mêmes cieux sourds en tressaillent surpris ;

Les airs n’ont pas besoin, ni les vagues stupides,

Pour frissonner d’avoir compris.

Ah ! c’est un cri sacré que tout cri d’agonie :

Il proteste, il accuse au moment d’expirer.

Eh bien ! ce cri d’angoisse et d’horreur infinie,

Je l’ai jeté ; je puis sombrer !

Clotilde

L’anémone et l’ancolie
Ont poussé dans le jardin
Où dort la mélancolie
Entre l’amour et le dédain

Il y vient aussi nos ombres
Que la nuit dissipera
Le soleil qui les rend sombres
Avec elles disparaîtra

Les déités des eaux vives
Laissent couler leurs cheveux
Passe il faut que tu poursuives
Cette belle ombre que tu veux.

Lassitude

Puisque le hasard m’y ramène,

Pour mon malheur ou pour mon bien,

Je veux que tu saches combien

Ma maîtresse fut inhumaine.

Pour l’oublier, j’ai tour à tour

Tenté de noyer dans l’ivresse.

Avec mon présent, ma détresse.

Avec mon passé, mon amour.

Et depuis trois mois je suis ivre,

Et ces trois mois d’indignité,

Hélas ! je n’en ai rapporté

Qu’un immense dégoût de vivre.

Le Guignon

Sonnet.

Pour soulever un poids si lourd,
Sisyphe, il faudrait ton courage !
Bien qu’on ait du coeur à l’ouvrage,
L’Art est long et le Temps est court.

Loin des sépultures célèbres,
Vers un cimetière isolé,
Mon coeur, comme un tambour voilé,
Va battant des marches funèbres.

– Maint joyau dort enseveli
Dans les ténèbres et l’oubli,
Bien loin des pioches et des sondes ;

Mainte fleur épanche à regret
Son parfum doux comme un secret
Dans les solitudes profondes.

Je Suis Née Au Milieu Du Jour

Je suis née au milieu du jour,

La chair tremblante et l’âme pure,

Mais ni l’homme ni la nature

N’ont entendu mon chant d’amour.

Depuis, je marche solitaire,

Pareille à ce ruisseau qui fuit

Rêveusement dans les fougères

Et mon cœur s’éloigne sans bruit.