Le Laboureur

Mais lors en son temps
Brise qui se lève,
Dès le matin blanc
Dans le ciel monté,

Puis dans l’air qui bouge
Sa voix qui s’élève
Quand vient le soir rouge
Où le jour se tait,

Ici sur les toits
C’est le vent qui règne,
Comme sang qui baigne
Coeur où la vie bat.

Mais lors au clocher
Où temps ne fait grève,
Heures sonnant brèves
Ainsi qu’envolées,

Instant du départ
De nuit advenu
Et vin sur le tard
Alors qu’on a bu,

C’est marins, allés,
Un peu qui chavirent,
Làbas sur les quais
Chercher leurs navires,

Et dans le silence
Rue alors entrée,
Et pour leur partance
Toute pavoisée.

Les Griffonnages De L’écolier

C’est de cette façon que Charle a travaillé

Au dur chef-d’œuvre antique, et qu’au bronze rouillé

Il a plaqué le lierre, et dérangé la masse

Du masque énorme avec une folle grimace.

Il s’est bien amusé. Quel bonheur d’écolier !

Traiter un fier génie en monstre familier !

Être avec ce lion comme avec un caniche !

Aux pédants, groupe triste et laid, faire une niche !

Rendre agréable aux yeux, réjouissant, malin,

Un livre estampillé par monsieur Delalain !

Gai, bondir à pieds joints par-dessus un poème !

Charle est très satisfait de son œuvre, et lui-même,

— L’oiseau voit le miroir et ne voit pas la glu —

Il s’admire.Un guetteur survient, homme absolu.

Dans son œil terne luit le pensum insalubre ;

Sa lèvre aux coins baissés porte en son pli lugubre

Le rudiment, la loi, le refus des congés,

Et l’auguste fureur des textes outragés.

L’enfance veut des fleurs ; on lui donne la roche.

Hélas ! c’est le censeur du collège. Il approche,

Jette au livre un regard funeste, et dit, hautain :

— Fort bien. Vous copierez mille vers ce matin

Pour manque de respect à vos livres d’étude. —

Et ce geôlier s’en va, laissant là ce Latude.

Or c’est précisément la récréation.

Être à neuf ans Tantale, Encelade, Ixion !

Voir autrui jouer ! Être un banni, qu’on excepte !

Tourner du châtiment la manivelle inepte !

Soupirer sous l’ennui, devant les cieux ouverts,

Et sous cette montagne affreuse, mille vers !

Charles sanglote, et dit : — Ne pas jouer aux barres !

Copier du latin ! Je suis chez les barbares. —

C’est midi ; le moment où sur l’herbe on s’assied,

L’heure sainte où l’on doit sauter à cloche-pied ;

L’air est chaud, les taillis sont verts, et la fauvette

S’y débarbouille, ayant la source pour cuvette ;

La cigale est là-bas qui chante dans le blé.

L’enfant a droit aux champs. Charles songe accablé

Devant le livre, hélas, tout noirci par ses crimes.

Il croit confusément ouïr gronder les rimes

D’un Boileau, qui s’entrouvre et bâille à ses côtés ;

Tous ces bouquins lui font l’effet d’être irrités.

Aucun remords pourtant. Il a la tête haute.

Ne sentant pas de honte, il ne voit pas de faute.

— Suis-je donc en prison ? Suis-je donc le vassal

De Noël, lâchement aggravé par Chapsal ?

Qu’est-ce donc que j’ai fait ? — Triste, il voit passer l’heure

De la joie. Il est seul. Tout l’abandonne. Il pleure.

Il regarde, éperdu, sa feuille de papier.

Mille vers ! Copier ! Copier ! Copier !

Copier ! Ô pédant, c’est là ce que tu tires

Du bois où l’on entend la flûte des satyres,

Tyran dont le sourcil, sitôt qu’on te répond,

Se fronce comme l’onde aux arches d’un vieux pont !

L’enfance a dès longtemps inventé dans sa rage

La charrue à trois socs pour ce dur labourage.

— Allons ! dit-il, trichons les pions déloyaux ! —

Et, farouche, il saisit sa plume à trois tuyaux.

La Pêche

Moïse, agenouillé sur le mont Sinaï,
Plus haut que les rochers où l’aigle pend son aire,
Reçoit devant le ciel, aux éclats du tonnerre,
La table de la loi des mains d’Adonaï.

Par un souffle infernal se sent tout envahi
Le peuple qui l’attend. Ingrat et mercenaire,
Il façonne un veau d’or, l’exalte et le vénère,
Au mépris du Dieu bon qu’il a cent fois trahi.

Saisi d’une ire sainte, à cet aspect, Moïse
Jette sur le sol dur la table qui se brise,
Prend le glaive et punit Israël consterné.

O Juif ! une autre loi descend d’une autre cime,
Mais tu vois au fourreau le glaive qui décime,
Et devant le veau d’or tu restes prosterné.

À Mon Jardinier

Laborieux valet du plus commode maître
Qui pour te rendre heureux ici-bas pouvait naître,
Antoine, gouverneur de mon jardin d’Auteuil,
Qui diriges chez moi l’if et le chèvrefeuil,
Et sur mes espaliers, industrieux génie,
Sais si bien exercer l’art de La Quintinie ;
Ô ! que de mon esprit triste et mal ordonné,
Ainsi que de ce champ par toi si bien orné.
Ne puis-je faire ôter les ronces, les épines,
Et des défauts sans nombre arracher les racines !

Mais parle : raisonnons. Quand, du matin au soir,
Chez moi poussant la bêche, ou portant l’arrosoir,
Tu fais d’un sable aride une terre fertile,
Et rends tout mon jardin à tes lois si docile ;
Que dis-tu de m’y voir rêveur, capricieux,
Tantôt baissant le front, tantôt levant les yeux,
De paroles dans l’air par élans envolées,
Effrayer les oiseaux perchés dans mes allées ?
Ne soupçonnes-tu point qu’agité du démon,
Ainsi que ce cousin des quatre fils Aimon,
Dont tu lis quelquefois la merveilleuse histoire,
Je rumine en marchant quelque endroit du grimoire ?
Mais non : tu te souviens qu’au village on t’a dit
Que ton maître est nommé pour coucher par écrit
Les faits d’un roi plus grand en sagesse, en vaillance,
Que Charlemagne aidé des douze pairs de France.
Tu crois qu’il y travaille, et qu’au long de ce mur
Peut-être en ce moment il prend Mons et Namur.

Que penserais-tu donc, si l’on t’allait apprendre
Que ce grand chroniqueur des gestes d’Alexandre,
Aujourd’hui méditant un projet tout nouveau,
S’agite, se démène, et s’use le cerveau,
Pour te faire à toi-même en rimes insensées
Un bizarre portrait de ses folles pensées ?
Mon maître, dirais-tu, passe pour un docteur,
Et parle quelquefois mieux qu’un prédicateur.
Sous ces arbres pourtant, de si vaines sornettes
Il n’irait point troubler la paix de ces fauvettes,
S’il lui fallait toujours, comme moi, s’exercer,
Labourer, couper, tondre, aplanir, palisser,
Et, dans l’eau de ces puits sans relâche tirée,
De ce sable étancher la soif démesurée.

Antoine, de nous deux, tu crois donc, je le vois
Que le plus occupé dans ce jardin, c’est toi ?
Ô ! que tu changerais d’avis et de langage,
Si deux jours seulement, libre du jardinage,
Tout à coup devenu poète et bel esprit,
Tu t’allais engager à polir un écrit
Qui dît, sans s’avilir, les plus petites choses ;
Fît des plus secs chardons des oeillets et des roses ;
Et sût même au discours de la rusticité
Donner de l’élégance et de la dignité ;
Lin ouvrage, en un mot, qui, juste en tous ses termes,
Sût plaire à d’Aguesseau, sût satisfaire Termes,
Sût, dis-je, contenter, en paraissant au jour,
Ce qu’ont d’esprits plus fins et la ville et la cour !
Bientôt de ce travail revenu sec et pâle,
Et le teint plus jauni que de vingt ans de hâle,
Tu dirais, reprenant ta pelle et ton râteau :
J’aime mieux mettre encor cent arpents au niveau,
Que d’aller follement, égaré dans les nues,
Me lasser à chercher des visions cornues ;
Et, pour lier des mots si mal s’entr’accordants,
Prendre dans ce jardin la lune avec les dents.

Approche donc, et viens : qu’un paresseux t’apprenne,
Antoine, ce que c’est que fatigue et que peine.
L’homme ici-bas, toujours inquiet et gêné,
Est, dans le repos même, au travail condamné.
La fatigue l’y suit. C’est en vain qu’aux poètes
Les neuf trompeuses soeurs dans leurs douces retraites
Promettent du repos sous leurs ombrages frais :
Dans ces tranquilles bois pour eux plantés exprès,
La cadence aussitôt, la rime, la césure,
La riche expression, la nombreuse mesure,
Sorcières dont l’amour sait d’abord les charmer,
De fatigues sans fin viennent les consumer.
Sans cesse poursuivant ces fugitives fées,
On voit sous les lauriers haleter les Orphées.
Leur esprit toutefois se plaît dans son tourment,
Et se fait de sa peine un noble amusement.
Mais je ne trouve point de fatigue si rude
Que l’ennuyeux loisir d’un mortel sans étude,
Qui, jamais ne sortant de sa stupidité,
Soutient, dans les langueurs de son oisiveté,
D’une lâche indolence esclave volontaire,
Le pénible fardeau de n’avoir rien à faire.
Vainement offusqué de ses pensers épais,
Loin du trouble et du bruit il croit trouver la paix :
Dans le calme odieux de sa sombre paresse,
Tous les honteux plaisirs, enfants de la mollesse,
Usurpant sur son âme un absolu pouvoir,
De monstrueux désirs le viennent émouvoir,
Irritent de ses sens la fureur endormie,
Et le font le jouet de leur triste infamie.
Puis sur leurs pas soudain arrivent les remords,
Et bientôt avec eux tous les fléaux du corps,
La pierre, la colique et les gouttes cruelles ;
Guénaud, Rainssant, Brayer, presque aussi tristes qu’elles,
Chez l’indigne mortel courent tous s’assembler,
De travaux douloureux le viennent accabler ;
Sur le duvet d’un lit, théâtre de ses gênes,
Lui font scier des rocs, lui font fendre des chênes,
Et le mettent au point d’envier ton emploi.
Reconnais donc, Antoine, et conclus avec moi,
Que la pauvreté mâle, active et vigilante,
Est, parmi les travaux, moins lasse et plus contente
Que la richesse oisive au sein des voluptés.

Je te vais sur cela prouver deux vérités :
L’une, que le travail, aux hommes nécessaire,
Fait leur félicité plutôt que leur misère ;
Et l’autre, qu’il n’est point de coupable en repos.
C’est ce qu’il faut ici montrer en peu de mots.
Suis-moi donc. Mais je vois, sur ce début de prône,
Que ta bouche déjà s’ouvre large d’une aune,
Et que, les yeux fermés, tu baisses le menton.
Ma foi, le plus sûr est de finir ce sermon.
Aussi bien j’aperçois ces melons qui t’attendent,
Et ces fleurs qui là-bas entre elles se demandent,
S’il est fête au village, et pour quel saint nouveau,
On les laisse aujourd’hui si longtemps manquer d’eau.

Le Chat Et Le Rat

Quatre animaux divers, le Chat grippe-fromage,

Triste-oiseau le Hibou, ronge-maille le Rat,

Dame Belette au long corsage,

Toutes gens d’esprit scélérat,

Hantaient le tronc pourri d’un pin vieux et sauvage.

Tant y furent, qu’un soir à l’entour de ce pin

L’homme tendit ses rets. Le Chat, de grand matin

Sort pour aller chercher sa proie.

Les derniers traits de l’ombre empêchent qu’il ne voie

Le filet : il y tombe en danger de mourir ;

Et mon Chat de crier, et le Rat d’accourir,

L’un plein de désespoir, et l’autre plein de joie :

Il voyait dans les lacs son mortel ennemi.

Le pauvre Chat dit :  » Cher ami,

Les marques de ta bienveillance

Sont communes en mon endroit ;

Viens m’aider à sortir du piège où l’ignorance

M’a fait tomber. C’est à bon droit

Que seul entre les tiens, par amour singulière,

Je t’ai toujours choyé, t’aimant comme mes yeux.

Je n’en ai point regret, et j’en rends grâce aux Dieux.

J’allais leur faire ma prière ;

Comme tout dévot Chat en use les matins,

Ce réseau me retient : ma vie est en tes mains ;

Viens dissoudre ces noeuds. Et quelle récompense

En aurai-je ? reprit le Rat.

– Je jure éternelle alliance

Avec toi, repartit le Chat.

Dispose de ma griffe, et sois en assurance :

Envers et contre tous je te protégerai ;

Et la Belette mangerai

Avec l’époux de la Chouette :

Ils t’en veulent tous deux.  » Le Rat dit :  » Idiot !

Moi ton libérateur ? je ne suis pas si sot.  »

Puis il s’en va vers sa retraite.

La Belette était près du trou.

Le Rat grimpe plus haut ; il y voit le Hibou.

Dangers de toutes parts : le plus pressant l’emporte.

Ronge-maille retourne au Chat, et fait en sorte

Qu’il détache un chaînon, puis un autre, et puis tant,

Qu’il dégage enfin l’hypocrite.

L’homme paraît en cet instant ;

Les nouveaux alliés prennent tous deux la fuite.

À quelque temps de là, notre Chat vit de loin

Son Rat qui se tenait en alerte et sur ses gardes :

 » Ah ! mon frère, dit-il, viens m’embrasser ; ton soin

Me fait injure ; tu regardes

Comme ennemi ton allié.

Penses-tu que j’aie oublié

Qu’après Dieu je te dois la vie ?

– Et moi, reprit le Rat, penses-tu que j’oublie

Ton naturel ? Aucun traité

Peut-il forcer un chat à la reconnaissance ?

S’assure-t-on sur l’alliance

Qu’a faite la nécessité ?

Marizibill

Dans la Haute-Rue à Cologne
Elle allait et venait le soir
Offerte à tous en tout mignonne
Puis buvait lasse des trottoirs
Très tard dans les brasseries borgnes

Elle se mettait sur la paille
Pour un maquereau roux et rose
C’était un juif il sentait l’ail
Et l’avait venant de Formose
Tirée d’un bordel de Changaï

Je connais gens de toutes sortes
Ils n’égalent pas leurs destins
Indécis comme feuilles mortes
Leurs yeux sont des feux mal éteints
Leurs cœurs bougent comme leurs portes.

Au Prolétaire

Ne coûte pas plus cher la clarté des étoiles

Que ton sang et ta vie prolétaire et tes moelles

Tu enfantes toujours de tes reins vigoureux

Des fils qui sont des dieux calmes et malheureux

Des douleurs de demain tes filles sont enceintes

Et laides de travail tes femmes sont des saintes

Honteuses de leurs mains vaines de leur chair nue

Tes pucelles voudraient un doux luxe ingénu

Qui vînt de mains gantées plus blanches que les leurs

Et s’en vont tout en joie un soir à la male heure

Or tu sais que c’est toi toi qui fis la beauté

Qui nourris les humains des injustes cités

Et tu songes parfois aux alcôves divines

Quand tu es triste et las le jour au fond des minesGuillaume Apollinaire

Un Bon Métier

Tu f’rais tes class’s au séminaire

Où qu’nout’ chât’tain, qu’est ben dévot,

T’entertiendrait à ne rien n’faire ;

Et tu briff’rais d’la tête d’vieau,

Du poulet roûti tout’ la s’maine,

En songeant qu’d’aucuns mang’nt à peine

Si j’étais que d’toué, j’me mettrais

Curé !Et pis, quand t’aurais la tonsure,

Tu rabed’rais vouèr au pat’lin

Où qu’l’existenc’ nous est si dure,

Où qu’all’ t’s’rait agréable à plein

Tu fourr’rais du foin dans tes bottes,

Avec les sous des vieill’s bigottes

Si j’étais que d’toué, j’me mettrais

Curé !

Le Laboureur Soldat

Mais musique alors
De mots qui s’avère,
Parlers étrangers
Du sud et du nord,

Offices, bureaux
Et comptoirs ouverts
Où s’en vont pressés
Commis et clercs d’eau,

Rue qui dit sa vie
Toute de gens pleine,
Dans le vent qui rit,
Qui le suit son lot,

Musiques dans l’air
Des heures qui viennent,
Dites à voix pleine
Par des cloches claires,

C’est au long des mois,
Dans l’an qui s’enchaîne,
A chacun sa joie,
A chacun sa peine,

Et saison qui vient
Dans le temps qui va,
Rue fêtant le Saint
Ou le jour qu’elle a.

Le Jongleur

Las des pédants de Salamanque

Et de l’école aux noirs gradins,

Je vais me faire saltimbanque

Et vivre avec les baladins.

Que je dorme entre quatre toiles,

La nuque sur un vieux tambour,

Mais que la fraîcheur des étoiles

Baigne mon front brûlé d’amour.

Je consens à risquer ma tête

En jonglant avec des couteaux,

Si le vin, ce but de la quête,

Coule à gros sous sur mes tréteaux.

Que la bise des nuits flagelle

La tente où j’irai bivaquant,

Mais que le maillot où je gèle

Soit fait de pourpre et de clinquant.

Que j’aille errant de ville en ville

Chassé par le corrégidor,

Mais que la populace vile

M’admire ceint d’un bandeau d’or.

Qu’importe que sous la dentelle,

Devant mon cynisme doré,

Les dévotes de Compostelle

Se signent d’un air timoré,

Si la gitane de Cordoue,

Qui sait se mettre sans miroir

Des accroche-cœurs sur la joue

Et du gros fard sous son œil noir,

Trompant un hercule de foire

Stupide et fort comme un cheval,

M’accorde un soir d’été la gloire

D’avoir un géant pour rival !

Croule donc, ô mon passé, croule,

Espoir des avenirs mesquins,

Et que je tienne enfin la foule

Béante sous mes brodequins !

Et que, l’œil fou de l’auréole

Qu’allume ce serpent vermeil,

Elle prenne un jour pour idole

Le fier jongleur, aux dieux pareil !

La Vie

Amis, accueillez-moi, j’arrive dans la vie.

Dépensons l’existence au gré de notre envie :

Vivre, c’est être libre, et pouvoir à loisir

Abandonner son âme à l’attrait du plaisir ;

C’est chanter, s’enivrer des cieux, des bois, de l’onde,

Ou, parmi les tilleuls, suivre une vierge blonde !

— C’est bien là le discours d’un enfant. Écoutez :

Vous avez de l’esprit. — Trop bon. — Et méritez

Qu’un ami plus mûr vienne, en cette circonstance,

D’un utile conseil vous prêter l’assistance.

Il ne faut pas se faire illusion ici ;

Avant d’être poète, et de livrer ainsi

Votre âme à tout le feu de l’ardeur qui l’emporte.

Avez-vous de l’argent ? — Que sais-je ?et que m’importe ?

— Il importe beaucoup ; et c’est précisément

Ce qu’il faut, avant tout, considérer. — Vraiment ?

— S’il fut des jours heureux, où la voix des poètes

Enchaînait à son gré les nations muettes,

Ces jours-là ne sont plus, et depuis bien longtemps :

Est-ce un bien, est-ce un mal, je l’ignore, et n’entends

Que vous prouver un fait, et vous faire comprendre

Que si le monde est tel, tel il faut bien le prendre.

Le poète n’est plus l’enfant des immortels,

A qui l’homme à genoux élevait des autels ;

Ce culte d’un autre âge est perdu dans le nôtre,

Et c’est tout simplement un homme comme un autre.

Si donc vous n’avez rien, travaillez pour avoir ;

Embrassez un état : le tout est de savoir

Choisir, et sans jamais regarder en arrière,

D’un pas ferme et hardi poursuivre sa carrière.

— Et ce monde idéal que je me figurais !

Et ces accents lointains du cor dans les forêts !

Et ce bel avenir, et ces chants d’innocence !

Et ces rêves dorés de mon adolescence !

Et ces lacs, et ces mers, et ces champs émaillés,

Et ces grands peupliers, et ces fleurs ! — Travaillez.

Apprenez donc un peu, jeune homme, à vous connaître :

Vous croyez que l’on n’a que la peine de naître,

Et qu’on est ici-bas pour dormir, se lever,

Passer, les bras croisés, tout le jour à rêver ;

C’est ainsi qu’on se perd, c’est ainsi qu’on végète :

Pauvre, inutile à tous, le monde vous rejette :

Contre la faim, le froid, on lutte, on se débat

Quelque temps, et l’on va mourir sur un grabat.

Ce tableau n’est pas gai, ce discours n’est pas tendre.

C’est vrai ; mais j’ai voulu vous faire bien entendre,

Par amitié pour vous, et dans votre intérêt,

Où votre poésie un jour vous conduirait.

Cet homme avait raison, au fait : j’ai dû me taire.

Je me croyais poète, et me voici notaire.

J’ai suivi ses conseils, et j’ai, sans m’effrayer,

Subi le lourd fardeau d’une charge à payer.

Je dois être content : c’est un très bel office ;

C’est magnifique, à part même le bénéfice.

On a bonne maison, on reçoit les jeudis ;

On a des clercs, qu’on loge en haut, dans un taudis.

Il est vrai que l’état n’est pas fort poétique.

Et rien n’est positif comme l’acte authentique.

Mais il faut pourtant bien se faire une raison,

Et tous ces contes bleus ne sont plus de saison :

Il faut que le notaire, homme d’exactitude,

D’un travail assidu se fasse l’habitude ;

Va, malheureux ! et si quelquefois il advient

Qu’un riant souvenir d’enfance vous revient,

Si vous vous rappelez que la voix des génies

Vous berçait, tout petit, de vagues harmonies ;

Si, poursuivant encor un bonheur qu’il rêva.

L’esprit vers d’autres temps veut se retourner : Va !

Est-ce avec tout cela qu’on mène son affaire ?

N’as-tu pas ce matin un testament à faire ?

Le client est fort mal, et serait en état,

Si tu tardais encor, de mourir intestat.

Mais j’ai trente-deux ans accomplis ; à mon âge

Il faut songer pourtant à se mettre en ménage ;

Il faut faire une fin, tôt ou tard. Dans le temps.

J’y songeais bien aussi, quand j’avais dix-huit ans.

Je voyais chaque nuit, de la voûte étoilée,

Descendre sur ma couche une vierge voilée ;

Je la sentais, craintive, et cédant à mes vœux.

D’un souffle caressant effleurer mes cheveux ;

Et cette vision que j’avais tant rêvée.

Sur la terre, une fois, je l’avais retrouvée.

Oh ! qui me les rendra ces rapides instants,

Et ces illusions d’un amour de vingt ans !

L’automne à la campagne, et ses longues soirées,

Les mères, dans un coin du salon retirées,

Ces regards pleins de feu, ces gestes si connus,

Et ces airs si touchants que j’ai tous retenus ?

Tout à coup une voix d’en haut l’a rappelée :

Cette vie est si triste ! elle s’en est allée ;

Elle a fermé les yeux, sans crainte, sans remords ;

Mais pensent-ils encore à nous ceux qui sont morts ?

Il s’agit bien ici d’un amour platonique !

Me voici marié : ma femme est fille unique ;

Son père est épicier-droguiste retiré,

Et riche, qui plus est : je le trouve à mon gré.

Il n’est correspondant d’aucune académie.

C’est vrai ; mais il est rond, et plein de bonhomie :

Et puis j’aime ma femme, et je crois en effet,

En demandant sa main, avoir sagement fait.

Est-il un sort plus doux, et plus digne d’envie ?

On passe, au coin du feu, tranquillement sa vie :

On boit, on mange, on dort, et l’on voit arriver

Des enfants qu’il faut mettre en nourrice, élever,

Puis établir enfin : puis viennent les années,

Les rides au visage et les couleurs fanées,

Puis les maux, puis la goutte. On vit comme cela

Cinquante ou soixante ans, et puis on meurt. Voilà.

La Pêche

Pour peu que le vent tombe ou saute, il faut la rame.

On part, à jeun souvent. C’est l’été, c’est l’hiver ;

C’est la pluie ou bien c’est, rougissant le flot vert,

Le soleil qui vous brûle au vif avec sa flamme.

Ils savent comme un cri s’étrangle dans la lame,

Et qu’ils ont sous leurs pieds le tombeau grand ouvert ;

Ils savent qu’ils s’en vont lutter, sein découvert,

Et qu’ils sont les héros ignorés de ce drame.

Comme il ne manque pas d’enfants à la maison,

Le jour, la nuit, selon la lune ou la saison,

Les hommes vont gueuser du pain au flot qui gronde.

Mais l’avare Océan n’ouvre guère sa main

Que pour faire aux noyés une couche profonde ?

Où le pêcheur se dit qu’il dormira demain.