Une Enfance

alors il arrête de frapper

de frapper sa colère

de frapper la tête de sa colère contre les murs

fatiguée sa colère arrête de le regarder droit dans les yeux.J’ai vu, et les autres aussi

cette colère de dix ans qui s’est arrêtée soudain dans les couloirs

tous nous passions sans seulement esquisser un sourire

ç’aurait été bien un sourire

un simple sourire

pour que cesse de le regarder sa colère dans les couloirs de l’Assistance

publique

comme on disait autrefois mais aujourd’hui il n’y a plus d’assistance

ni publique ni privée les éducateurs regardent ils savent qu’il n’y a rien à faire

rien rien à faire

contre une colère de dix ans

qui a recouvert les murs du Foyer

recouvré

les murs des couloirs envahi

le Foyer jusqu’aux plafonds jusqu’aux couloirs elle s’est arrêtée à la porte

la porte de la Liberté

qui est aussi celle de l’enfer.

Les Fusillés

La douleur aiguise les sens ;
Hélas ! ma mignonne est partie !
Et dans la nature je sens
Une secrète sympathie.

Je sens que les nids querelleurs
Par égard pour moi se contraignent,
Que je fais de la peine aux fleurs
Et que les étoiles me plaignent.

La fauvette semble en effet
De son chant joyeux avoir honte,
Le lys sait le mal qu’il me fait,
Et l’étoile aussi s’en rend compte.

En eux j’entends, respire et vois
La chère absente, et je regrette
Ses yeux, son haleine et sa voix,
Qui sont astres, lys et fauvette.

Pitié Des Choses

Viens, ma belle Florelle, où l’ombre noir tremblote,
Sur les bords mousselus des antres ténébreux.
Il fait trop chaud ici, cherchons les bois ombreux,
Le profond des vallons ou quelque fraîche grotte.

Entrons sous ce rocher, viens tôt que je suçote
Le coral de ta bouche, embrassonsnous tous deux,
Éteignons nos ardeurs, jouissons dans ce creux
De nos douces amours, çà que je te baisote !

Défais ton lacet blanc, montre ton sein à nu,
Mon coeur, embrassemoi, lance dru et menu
Ta langue sur la mienne, hâtetoi, ma chère âme,

Mon dieu, je n’en puis plus ! De plaisir je me pâme,
Las ! mon âme s’enfuit, puisque tu meurs aussi,
Mourons lèvre sur lèvre, heureux qui meurt ainsi !

Pierrot

Le fébrile frisson des murmures d’amour
M’émeut ce soir les nerfs et vieillit ma mémoire.
La voix d’un violon sous la soie et la moire
Me miaule des mots d’inéluctable amour.

La verveine se pâme en les vases de jade :
Un fantôme de femme en l’alcôve circule.
Mais ma mémoire est morte avec le crépuscule,
Et j’ai perdu mon âme en les vases de jade.

Oh ! mol est mon amour, vague est le violon !
Un arome d’horreur rôde en l’air délétère,
Et je rêve de rêve en l’ombre du mystère

Mais oh ! la volupté veule du violon !

Misères

Le Séraphin des soirs passe le long des fleurs…
La DameauxSonges chante à l’orgue de l’église ;
Et le ciel, où la fin du jour se subtilise,
Prolonge une agonie exquise de couleurs.

Le Séraphin des soirs passe le long des coeurs…
Les vierges au balcon boivent l’amour des brises ;
Et sur les fleurs et sur les vierges indécises
Il neige lentement d’adorables pâleurs.

Toute rose au jardin s’incline, lente et lasse,
Et l’âme de Schumann errante par l’espace
Semble dire une peine impossible à guérir…

Quelque part une enfant très douce doit mourir…
O mon âme, mets un signet au livre d’heures,
L’Ange va recueillir le rêve que tu pleures.

Tristesse

Bonheur si doux de mon enfance,
Bonheur plus doux de mon printemps,
Je n’ai plus que la souvenance
De vos courts et joyeux instants.

Triste, sur la rive étrangère,
Je rêve à mon lointain pays,
Et des pleurs mouillent ma paupière
Au souvenir de mes amis.

L’exil a flétri ma jeunesse,
Éteinte en regrets superflus ;
Je gémis et ma main délaisse
La lyre qui ne vibre plus !

Loin du ciel qui la vit éclore,
La fleur sur sa tige languit ;
Et pour chanter quand vient l’aurore,
L’oiseau reste près de son nid.

D’aucun espoir de souvenance
Mon pauvre cœur n’est animé ;
Je sais tous les maux de l’absence…
Il faut rester pour être aimé !

Elle fut trop longue, la vie
Qui voit s’éteindre un souvenir !
Avant d’apprendre qu’on oublie,
La mort ne peut-elle venir ?

Au matin du pèlerinage,
Les amis vous tendent la main ;
Le soir, quand finit le voyage,
Seul, on achève son chemin.

Ma vie, hélas ! commence à peine :
Loin de moi, que de cœurs ont fui !
Un seul sur la terre m’enchaîne,
Je vis et je chante pour lui.

Mais souvent des larmes furtives
Troublent les accents de ma voix ;
Ma lyre a des cordes plaintives,
Où viennent s’arrêter mes doigts.

La voix qui parle d’espérance
Reste muette pour mon cœur,
Mais quand apparaît la souffrance,
Je l’accueille comme une sœur.

Ah ! s’il existe dans ce monde
Des êtres voués aux douleurs,
Qui naissent quand l’orage gronde,
Et ne moissonnent que des pleurs ;

Ne serait-ce point qu’un dieu sage,
De leur mort ayant le secret,
Voulut qu’au printemps de leur âge
Ils s’envolassent sans regret !

Mai

Pendant que ce mois renouvelle
D’une course perpétuelle
La vieillesse et le tour des ans :
Pendant que la tendre jeunesse
Du ciel remet en allégresse
Les hommes, la terre, et le temps.

Pendant que les Arondelettes
De leurs gorges mignardelettes
Rappellent le plus beau de l’an,
Et que pour leurs petits façonnent
Une couette, qu’ils maçonnent
De leur petit bec artisan.

En ce mois Venus la sucrée,
Amour, et la troupe sacrée
Des Grâces, des Ris, et des Jeux,
Vont rallumant dedans nos veines
L’ardeur des amoureuses peines,
Qui glissent en nous par les yeux.

Pendant que la vigne tendrette,
D’une entreprise plus secrète
Forme le raisin verdissant,
Et de ses petits bras embrasse
L’orme voisin, qu’elle entrelace
De pampre mollement glissant :

Et que les brebis camusettes
Tondent les herbes nouvelettes,
Et le chevreau à petits bons
Échauffe sa corne et sautelle
Devant sa mère, qui broutelle
Sur le roc les tendres jetons.

Pendant que la voix argentine
Du Rossignol, dessus l’épine
Dégoise cent fredons mignards :
Et que l’Avette ménagère
D’une aile tremblante et légère
Vole en ses pavillons bruyards.

Pendant que la terre arrosée
D’une fraîche et douce rosée
Commence à brouter et germer :
Pendant que les vents des Zéphyrs
Flattent le voile des navires
Frisant la plaine de la mer.

Ce pendant que les tourterelles,
Les pigeons et les colombelles
Font l’amour en ce mois si beau,
Et que leurs bouchettes beffonnes
À tours et reprises mignonnes
Frayent près le coulant d’une eau.

Et que la tresse blondissante
De Cerés, sous le vent glissante,
Se frise en menus crépillons,
Comme la vague redoublée
Pli sur pli s’avance écoulée
Au galop dessus les sablons.

Bref, pendant que la terre, et l’onde
Et le flambeau de ce bas monde,
Se réjouissent à leur tour,
Pendant que les oiseaux se jouent
Dedans l’air, et les poissons nouent
Sous l’eau pour les feux de l’Amour :

Qu’il te souvienne, ma chère âme,
De ta moitié, ta sainte flamme,
Et de son parler gracieux,
Des chastes feux et grâces belles,
Et de ses vertus immortelles
Qui se logent dedans ses yeux.

Qu’il te souvienne que les roses
Du matin jusqu’au soir écloses,
Perdent la couleur et l’odeur,
Et que le temps pille et dépouille
Du printemps la douce dépouille,
Les feuilles, le fruit, et la fleur.

Souviens-toi que la vieillesse
D’une courbe et lente faiblesse
Nous fera chanceler le pas,
Que le poil grison et la ride,
Les yeux cavés et la peau cuide
Nous traîneront tous au trépas.

Va donc, et que ces charmeresses,
Ces Muses, ces sœurs piperesses
N’enchantent ton gentil esprit.
Bouche tes oreilles de cire
Et sauf de péril te retire
À cet œil qui premier te prit.

Or que la Seine vienne étendre
Ses bras courbés pour te surprendre
Et te nourrir en son Paris
Malgré les faveurs de Garonne,
À ton retour qui te couronne
Comme l’un de ses favoris.

Or que tu laisses une plainte,
Un regret, à la troupe sainte,
Qui t’honore et te vante sien,
Et qui jusqu’aux rives barbares
Publiera les louanges rares
De tes vertus, et le nom tien.

Va donc, et prend la jouissance
Des soupirs, qu’une longue absence
A fait renaître dedans toi :
Va que Paris ne te retienne,
Ma chère âme, et qu’il te souvienne
Des Muses, d’Amour, et de moi.

Plaintes Contre Les Tuileries

Agréables jardins où les Zéphyrs et Flore
Se trouvent tous les jours au lever de l’Aurore ;
Lieux charmants qui pouvez dans vos sombres réduits,
Des plus tristes amants adoucir les ennuis,
Cessez de rappeler, dans mon âme insensée,
De mon premier bonheur la gloire enfin passée.

Ce fut, je m’en souviens, dans cet antique bois
Que Philis m’apparut pour la première fois.
C’est ici que souvent, dissipant mes alarmes,
Elle arrêtait d’un mot mes soupirs et mes larmes.

Et que me regardant d’un œil si gracieux,
Elle m’offrait le ciel, ouvert dans ses beaux yeux.
Aujourd’hui cependant, injustes que vous êtes,
Je sais qu’à mes rivaux vous prêtez vos retraites,
Et qu’avec elle assis sur vos tapis de fleurs,
Ils triomphent contents de mes vaines douleurs.

Allez, jardins dressés par une main fatale,
Tristes enfants de l’art du malheureux Dédale,
Vos bois, jadis pour moi si charmants et si beaux ;
Ne sont plus qu’un désert, refuge des corbeaux ;
Qu’un séjour infernal où cent mille vipères,
Tous les jours, en naissant, assassinent leurs mères.

Une Âme

Lasse de douleur,
D’espoir obsédée,
D’une fraîche idée,
D’un amour en fleur,
On dirait qu’une âme,
M’embrassant toujours,
De ciel et de flamme
Me refait des jours !

Dans ton souvenir,
Toi qui me recèles,
As-tu pris des ailes
Devant l’avenir ?
Car je sens qu’une âme,
M’embrassant toujours,
De ciel et de flamme
Me refait des jours !

N’es-tu pas dans l’air,
Quand l’air me caresse :
Ou quand il m’oppresse,
Sous l’ardent éclair ?
Car je sens qu’une âme,
M’embrassant toujours,
De ciel et de flamme
Me refait des jours !

Ô Longs Désirs, Ô Espérances Vaines

fait en relief, de la main de MichelAnge

Ce n’est ni marbre, ni porphyre,
Que le corps de ce beau chasseur,
Dont l’haleine d’un mol zéphyre
Évente les cheveux avec tant de douceur.
En cette divine sculpture,

On voit tout ce que la nature
Put jamais achever de mieux.
S’il n’entretient tout haut l’image ravissante
Que forme cette onde innocente,
C’est qu’on ne parle que des yeux,
Pour se bien exprimer sur une amour naissante.

Lied

J’ai dit aux bons vents

Qui heurtent ma porte :

 » Bien loin des vivants

Qu’un souffle m’emporte !  »

J’ai dit au soleil :

 » Idéale flamme,

Astre du réveil,

Aspire mon âme !  »

Tout m’a fait défaut,

Vent et feu célestes…

Pour monter là-haut,

Amour, tu me restes !

Le Pont Mirabeau

Sous le pont Mirabeau coule la Seine
Et nos amours
Faut-il qu’il m’en souvienne
La joie venait toujours après la peine.

Vienne la nuit sonne l’heure
Les jours s’en vont je demeure.

Les mains dans les mains restons face à face
Tandis que sous
Le pont de nos bras passe
Des éternels regards l’onde si lasse.

Vienne la nuit sonne l’heure
Les jours s’en vont je demeure.

L’amour s’en va comme cette eau courante
L’amour s’en va
Comme la vie est lente
Et comme l’Espérance est violente.

Vienne la nuit sonne l’heure
Les jours s’en vont je demeure.

Passent les jours et passent les semaines
Ni temps passé
Ni les amours reviennent
Sous le pont Mirabeau coule la Seine.

Vienne la nuit sonne l’heure
Les jours s’en vont je demeure.

Les Colchiques

Le pré est vénéneux mais joli en automne
Les vaches y paissant
Lentement s’empoisonnent
Les colchiques couleur de cerne et de lilas
Y fleurit tes yeux sont comme cette fleur-là
Violâtres comme leur cerne et comme cet automne
Et ma vie pour tes yeux lentement s’empoisonne

Les enfants de l’école viennent avec fracas
Vêtus de hoquetons et jouant de l’harmonica
Ils cueillent les colchiques qui sont comme des mères
Filles de leurs filles et sont couleur de tes paupières
Qui battent comme les fleurs battent au vent dément

Le gardien du troupeau chante tout doucement
Tandis que lentes et meuglant les vaches abandonnent
Pour toujours ce grand pré mal fleuri par l’automne.

Romance

Ah ! sous une feinte allégresse
Ne nous cache pas ta douleur !
Tu plais autant par ta tristesse
Que par ton sourire enchanteur
À travers la vapeur légère
L’Aurore ainsi charme les yeux ;
Et, belle en sa pâle lumière,
La nuit, Phœbé charme les cieux.

Qui te voit, muette et pensive,
Seule rêver le long du jour,
Te prend pour la vierge naïve
Qui soupire un premier amour ;
Oubliant l’auguste couronne
Qui ceint tes superbes cheveux,
À ses transports il s’abandonne,
Et sent d’amour les premiers feux !

Les Cailloux

Mais j’ai vite appris le couplet qui pleure

Dans la chanson douce en les soirs si doux

Et connu le trouble angoissant de l’heure

Quand tu ne vins plus à mes rendez-vous ;

En vain vers ton cœur monta ma prière

Que lui murmurait mon cœur en sanglots

Car ton cœur était dur comme une pierre

Comme les cailloux qu’on jetait à l’eau.Je suis revenu sur le bord du fleuve,

Et la berge en fleurs qui nous vit tous deux

Me voit seul, meurtri, plié sous l’épreuve,

Gravir son chemin de croix douloureux.

Et, me souvenant des clairs soirs de joie

Où nos cailloux blancs roulaient dans le flot,

Je songe que c’est ton cœur que je noie

A chaque caillou que je jette à l’eau.