À Ma Fille

O mon enfant, tu vois, je me soumets.
Fais comme moi : vis du monde éloignée ;
Heureuse ? non ; triomphante ? jamais.
Résignée !

Sois bonne et douce, et lève un front pieux.
Comme le jour dans les cieux met sa flamme,
Toi, mon enfant, dans l’azur de tes yeux
Mets ton âme !

Nul n’est heureux et nul n’est triomphant.
L’heure est pour tous une chose incomplète ;
L’heure est une ombre, et notre vie, enfant,
En est faite.

Oui, de leur sort tous les hommes sont las.
Pour être heureux, à tous, destin morose !
Tout a manqué. Tout, c’estàdire, hélas !
Peu de chose.

Ce peu de chose est ce que, pour sa part,
Dans l’univers chacun cherche et désire:
Un mot, un nom, un peu d’or, un regard,
Un sourire !

La gaîté manque au grand roi sans amours ;
La goutte d’eau manque au désert immense.
L’homme est un puits où le vide toujours
Recommence.

Vois ces penseurs que nous divinisons,
Vois ces héros dont les fronts nous dominent,
Noms dont toujours nos sombres horizons
S’illuminent !

Après avoir, comme fait un flambeau,
Ébloui tout de leurs rayons sans nombre,
Ils sont allés chercher dans le tombeau
Un peu d’ombre.

Le ciel, qui sait nos maux et nos douleurs,
Prend en pitié nos jours vains et sonores.
Chaque matin, il baigne de ses pleurs
Nos aurores.

Dieu nous éclaire, à chacun de nos pas,
Sur ce qu’il est et sur ce que nous sommes ;
Une loi sort des choses d’icibas,
Et des hommes !

Cette loi sainte, il faut s’y conformer.
Et la voici, toute âme y peut atteindre :
Ne rien haïr, mon enfant ; tout aimer,
Ou tout plaindre !

Peut-être Serai-je Plus Gaie

Tu n’as jamais été, dans tes jours les plus rares,
Qu’un banal instrument sous mon archet vainqueur,
Et, comme un air qui sonne au bois creux des guitares,
J’ai fait chanter mon rêve au vide de son coeur.

L’hyver

D’un seul poinct le soleil n’esloigne l’hemisphere ;

Il jette moins d’ardeur, mais autant de lumiere.

Je change sans regrets, lorsque je me repens

Des frivoles amours et de leur artifice.

J’ayme l’hyver qui vient purger mon cœur de vice,

Comme de peste l’air, la terre de serpens.Mon chef blanchit dessous les neiges entassées.

Le soleil, qui reluit, les eschauffe, glacées,

Mais ne les peut dissoudre, au plus court de ses mois.

Fondez, neiges ; venez dessus mon cœur descendre,

Qu’encores il ne puisse allumer de ma cendre

Du brazier, comme il fit des flammes autrefois.

Vos Beaux Yeux

Chanson.

Vos beaux yeux sur ma franchise
N’adressent pas bien leurs coups,
Tête chauve et barbe grise
Ne sont pas viande pour vous ;
Quand j’aurais l’heure de vous plaire,
Ce serait perdre du temps ;
Iris, que pourriez-vous faire
D’un galant de cinquante ans ?

Ce qui vous rend adorable
N’est propre qu’à m’alarmer,
Je vous trouve trop aimable
Et crains de vous trop aimer :
Mon cœur à prendre est facile,
Mes vœux sont des plus constants ;
Mais c’est un meuble inutile
Qu’un galant de cinquante ans.

Si l’armure n’est complète,
Si tout ne va comme il faut,
Il vaut mieux faire retraite
Que d’entreprendre un assaut :
L’amour ne rend point la place
À de mauvais combattants,
Et rit de la vaine audace
Des galants de cinquante ans.

À La Marquise

Marquise, si mon visage
A quelques traits un peu vieux,
Souvenezvous qu’à mon âge
Vous ne vaudrez guère mieux.

Le temps aux plus belles choses
Se plaît à faire un affront,
Et saura faner vos roses
Comme il a ridé mon front.

Le même cours des planètes
Règle nos jours et nos nuits
On m’a vu ce que vous êtes;
Vous serez ce que je suis.

Cependant j’ai quelques charmes
Qui sont assez éclatants
Pour n’avoir pas trop d’alarmes
De ces ravages du temps.

Vous en avez qu’on adore;
Mais ceux que vous méprisez
Pourraient bien durer encore
Quand ceuxlà seront usés.

Ils pourront sauver la gloire
Des yeux qui me semblent doux,
Et dans mille ans faire croire
Ce qu’il me plaira de vous.

Chez cette race nouvelle,
Où j’aurai quelque crédit,
Vous ne passerez pour belle
Qu’autant que je l’aurai dit.

Pensezy, belle marquise.
Quoiqu’un grison fasse effroi,
Il vaut bien qu’on le courtise
Quand il est fait comme moi.

Le Bûcheron Et La Mort

Le dos chargé de bois, et le corps tout en eau,
Un pauvre bûcheron, dans l’extrême vieillesse,
Marchait en haletant de peine et de détresse.
Enfin, las de souffrir, jetant là son fardeau,
Plutôt que de s’en voir accablé de nouveau,
II souhaite la Mort, et cent fois il l’appelle.

La Mort vint à la fin : Que veux-tu ? cria-t-elle.
Qui ? moi ! dit-il alors prompt à se corriger :
Que tu m’aides à me charger.

Le Vieux Chat Et La Jeune Souris

Une jeune Souris, de peu d’expérience,

Crut fléchir un vieux Chat, implorant sa clémence,

Et payant de raisons le Raminagrobis :

 » Laissez-moi vivre : une souris

De ma taille et de ma dépense

Est-elle à charge en ce logis ?

Affamerais-je, à votre avis,

L’hôte et l’hôtesse, et tout leur monde ?

D’un grain de blé je me nourris :

Une noix me rend toute ronde.

À présent je suis maigre ; attendez quelque temps :

Réservez ce repas à messieurs vos enfants.  »

Ainsi parlait au Chat la Souris attrapée.

L’autre lui dit :  » Tu t’es trompée :

Est-ce à moi que l’on tient de semblables discours ?

Tu gagnerais autant de parler à des sourds.

Chat, et vieux, pardonner ? cela n’arrive guères.

Selon ces lois, descends là-bas,

Meurs, et va-t’en, tout de ce pas,

Haranguer les soeurs filandières :

Mes enfants trouveront assez d’autres repas.  »

Il tint parole. Et pour ma fable

Voici le sens moral qui peut y convenir :

La jeunesse se flatte, et croit tout obtenir :

La vieillesse est impitoyable.

Le Bonheur

Le bonheur est fait d’énergie,

De persévérance et de foi :

Si tu veux l’attirer à toi,

Sans te lasser, travaille et prie.

 » Aide toi le ciel t’aidera  »

Qui du sort par trop se défie

Moins qu’un autre le fixera.

Clarisse

Monsieur l’abbé et monsieur son valet
Sont faits égaux, tous deux comme de cire :
L’un est grand fou, l’autre petit follet ;
L’un veut railler, l’autre gaudir et rire ;
L’un boit du bon ; l’autre ne boit du pire.
Mais un débat le soir entr’eux s’émeut :
Car maître abbé toute la nuit ne veut
Etre sans vin, que sans secours ne meure,
Et son valet jamais dormir ne peut
Tandis qu’au pot une goutte demeure.

Ballade De La Belle Heaulmière

 » Or y pensez, belle Gantière,

Qui m’escolière souliez estre,

Et vous, Blanche la Savetière,

Ores est temps de vous congnoistre.

Prenez à dextre et à senestre ;

N’espargnez homme, je vous prie :

Car vieilles n’ont ne cours ne estre,

Ne que monnoye qu’on descrie. » Et vous, la gente Saulcissière,

Qui de dancer estes adextre ;

Guillemette la Tapissière,

Ne mesprenez vers vostre maistre ;

Tous vous fauldra clorre fenestre,

Quand deviendrez vieille, flestrie ;

Plus ne servirez qu’un vieil prebstre,

Ne que monnoye qu’on descrie.

Les Regrets De La Belle Heaulmière

Advis m’est que j’oy regretter

La belle qui fut heaulmière,

Soy jeune fille souhaitter

Et parler en ceste manière :

 » Ha ! vieillesse felonne et fière,

Pourquoy m’as si tost abatue ?

Qui me tient que je ne me fière,

Et qu’à ce coup je ne me tue ? » Tollu m’as ma haulte franchise

Que beauté m’avoit ordonné

Sur clercz, marchans et gens d’Eglise :

Car alors n’estoit homme né

Qui tout le sien ne m’eust donné,

Quoy qu’il en fust des repentailles,

Mais que luy eusse abandonné

Ce que reffusent truandailles.

À Mme Du Châtelet

‘ Si vous voulez que j’aime encore,
Rendezmoi l’âge des amours ;
Au crépuscule de mes jours
Rejoignez, s’il se peut, l’aurore.

Des beaux lieux où le dieu du vin
Avec l’Amour tient son empire,
Le Temps, qui me prend par la main,
M’avertit que je me retire.

De son inflexible rigueur
Tirons au moins quelque avantage.
Qui n’a pas l’esprit de son âge,
De son âge a tout le malheur.

Laissons à la belle jeunesse
Ses folâtres emportements.
Nous ne vivons que deux moments :
Qu’il en soit un pour la sagesse.

Quoi ! pour toujours vous me fuyez,
Tendresse, illusion, folie,
Dons du ciel, qui me consoliez
Des amertumes de la vie !

On meurt deux fois, je le vois bien :
Cesser d’aimer et d’être aimable,
C’est une mort insupportable ;
Cesser de vivre, ce n’est rien. ‘

Ainsi je déplorais la perte
Des erreurs de mes premiers ans ;
Et mon âme, aux désirs ouverte,
Regrettait ses égarements.

Du ciel alors daignant descendre,
L’Amitié vint à mon secours ;
Elle était peutêtre aussi tendre,
Mais moins vive que les Amours.

Touché de sa beauté nouvelle,
Et de sa lumière éclairé,
Je la suivis; mais je pleurai
De ne pouvoir plus suivre qu’elle.

À Mme Lullin

Hé quoi ! vous êtes étonnée
Qu’au bout de quatrevingts hivers,
Ma Muse faible et surannée
Puisse encor fredonner des vers ?

Quelquefois un peu de verdure
Rit sous les glaçons de nos champs ;
Elle console la nature,
Mais elle sèche en peu de temps.

Un oiseau peut se faire entendre
Après la saison des beaux jours ;
Mais sa voix n’a plus rien de tendre,
Il ne chante plus ses amours.

Ainsi je touche encor ma lyre
Qui n’obéit plus à mes doigts ;
Ainsi j’essaie encor ma voix
Au moment même qu’elle expire.

‘Je veux dans mes derniers adieux,
Disait Tibulle à son amante,
Attacher mes yeux sur tes yeux,
Te presser de ma main mourante.’

Mais quand on sent qu’on va passer,
Quand l’âme fuit avec la vie,
Aton des yeux pour voir Délie,
Et des mains pour la caresser ?

Dans ce moment chacun oublie
Tout ce qu’il a fait en santé.
Quel mortel s’est jamais flatté
D’un rendezvous à l’agonie ?

Délie ellemême, à son tour,
S’en va dans la nuit éternelle,
En oubliant qu’elle fut belle,
Et qu’elle a vécu pour l’amour.

Nous naissons, nous vivons, bergère,
Nous mourons sans savoir comment ;
Chacun est parti du néant :
Où vatil ?… Dieu le sait, ma chère.

À Monsieur Le Chevalier De Boufflers

Lorsque ce grand courrier de la philosophie,
Condamine l’observateur,
De l’Afrique au Pérou conduit par Uranie,
Par la gloire, et par la manie,
S’en va griller sous l’équateur,
Maupertuis et Clairaut, dans leur docte fureur,
Vont geler au pôle du monde.
Je les vois d’un degré mesurer la longueur,
Pour ôter au peuple rimeur
Ce beau nom de machine ronde,
Que nos flasques auteurs, en chevillant leurs vers,
Donnaient à l’aventure à ce plat univers.

Les astres étonnés, dans leur oblique course,
Le grand, le petit Chien, et le Cheval, et l’Ourse,
Se disent l’un à l’autre, en langage des cieux :
‘ Certes, ces gens sont fous, ou ces gens sont les dieux. ‘

Et vous, Algarotti, vous, cygne de Padoue,
Élève harmonieux du cygne de Mantoue,
Vous allez donc aussi, sous le ciel des frimas,
Porter, en grelottant, la lyre et le compas,
Et, sur des monts glacés traçant des parallèles,
Faire entendre aux Lapons vos chansons immortelles ?

Allez donc, et du pôle observé, mesuré,
Revenez aux Français apporter des nouvelles.
Cependant je vous attendrai,
Tranquille admirateur de votre astronomie,
Sous mon méridien, dans les champs de Cirey,
N’observant désormais que l’astre d’Émilie.
Échauffé par le feu de son puissant génie,
Et par sa lumière éclairé,
Sur ma lyre je chanterai
Son âme universelle autant qu’elle est unique ;
Et j’atteste les cieux, mesurés par vos mains,
Que j’abandonnerais pour ses charmes divins
L’équateur et le pôle arctique.

Une Sainte

C’est une vieille fille en cheveux blancs ; elle est

Pâle et maigre ; un antique et grossier chapelet

S’égrène, machinal, sous ses doigts à mitaines.

Sans cesse remuant ses lèvres puritaines

D’où tombent les Pater noster et les Ave,

Et laissant son tricot de laine inachevé,

Droite, elle prie, assise au coin d’un feu de veuve,

Dans sa robe de deuil rigide et toujours neuve.Le logis est glacé comme elle. Le cordeau

Semble avoir aligné les plis droits du rideau,

Que blêmit le reflet pâle d’un jour d’automne ;

Et, s’il vient un rayon de soleil, il détonne

Et sur le sol découpe un grand carré brutal.

Le lit est étriqué comme un lit d’hôpital.

L’heure marche sans bruit sous son globe de verre.

Tout est froid, triste, gris, monotone et sévère ;

Et près du crucifix penché comme un fruit mûr,

Deux béquilles d’enfant, en croix, pendent au mur.