Un Soir

Laissez-moi retrouver, là-haut, sur la colline,

Dans les sentiers qu’hier nous avons parcourus,

L’enivrant souvenir de cette heure divine

Qui ne reviendra plus ;

Heure délicieuse, où, sur l’herbe foulée

Nous nous sommes assis, pour écouter tous deux

Les légers bruits du soir, montant de la vallée

Pour mourir dans les cieux.

Car chaque heure des jours de l’été qui commence

A son charme qui plane au-dessus des moissons,

Le matin ses parfums, midi son long silence,

Et le soir ses chansons ;

En ces lieux où naguère elle s’est reposée,

Je reviens maintenant puiser dans chaque fleur

Ses suaves pensers, bienfaisante rosée

Qui tombait de son cœur.

Et comme ce lin pur que la vierge Marie

De sa quenouille d’or laisse flotter aux vents,

Surprend le voyageur qui foule la prairie

Dans ses réseaux mouvants ;

Ainsi, lorsque cherchant des traces effacées,

Pas à pas, je parcours ce mont du souvenir,

En foule s’éveillant, d’ineffables pensées

Reviennent m’assaillir.

Elle disait : —  » Voyez comme au loin sur la pente,

Pendant que le soleil descend à l’horizon,

L’harmonieux reflet de sa splendeur mourante

Colore le gazon.  »

Moi, je ne voyais pas cette tristesse douce

Qu’épanchait à nos pieds le soleil endormi,

Je ne voyais plus qu’elle assise, ou sur la mousse

Se levant à demi ;

Et près d’elle, debout, à son visage tendre

Attachant mon regard et mon âme à la fois,

Je regardais s’ouvrir les lèvres, sans comprendre

Ce que disait la voix.

Mon âme recueillait la parole angélique,

Et je pensais : Du jour le concert va cesser,

Mais cette voix du ciel reprendra le cantique

Que l’autre va laisser.

Elle disait encore : —  » Écoutez l’alouette

Mêlant son frais murmure au murmure des blés,

Et vers l’oiseau chanteur elle penchait sa tête

Pour l’entendre de près.  »

Moi, je n’écoutais pas ce qu’aux moissons nouvelles

L’alouette disait, avant de s’endormir,

Je regardais cet ange, et tremblais que ses ailes

Ne vinssent à s’ouvrir.

Il semblait, à la voir touchant le sol à peine,

Que dans le frêle accord qu’elle écoutait ainsi

Son oreille entendit quelque autre voix lointaine

Qui lui parlait aussi.

Pois, en redescendant, au buisson qui s’incline,

L’humble rose des champs s’effeuillait sous sa main,

Et mes lèvres ensuite effleuraient l’églantine,

Quand Elle était plus loin.

Ah ! donnez-moi, mon Dieu ! sur cette pauvre terre

Une autre heure semblable avant le dernier jour,

Puis des siècles après de deuil et de misère,

Pour cette heure d’amour !

La Ville

Nos coteaux, les plus purs de tous et les plus doux,

Que, n’eût été la Grèce, auraient choisis les faunes,

Au bas de leurs sentiers poudrés de sables jaunes

Ont comme une hydre énorme éparse à leurs genoux.

La Ville nous fascine, étant moins près de nous,

Avec ses tours aussi royales que des trônes ;

Horizontale, bleue et blanche entre les cônes

Des châtaigniers plus verts et des chênes plus roux.

D’ici l’on ne voit rien que les langueurs farouches

Du monstre aux mille bras puissants, aux mille bouches,

Dont le grand soleil d’août ensanglante les yeux.

Elle est plus dangereuse ainsi ; mais, pour nous prendre,

Il faudrait que le ciel fût moins silencieux ;

Il faudrait que le bois ne sût pas nous défendre.