L’aventure Est D’abord Humaine

L’aventure est d’abord humaine

Alchimie d’amour, désirs d’Absolu

L’aventure est d’abord humaine

Désespoirs palpables, vifs, jaunes, crus

L’aventure est d’abord humaine

Désirs d’Olympe paraissant fanés

L’aventure est d’abord humaine

Riches, pourpres, exilésL’aventure est d’abord humaine

Des anciens temps aux nouveaux essors

L’aventure est d’abord humaine

D’absurde éclipses de sommeils morts

L’aventure est d’abord humaine

C’est la réalité qu’un jour les Dieux ont convoité

L’aventure est d’abord humaine

Absence de funambule, de rythmes sots, brusques, ancrés

À Monsieur Le Comte Algarotti

Lorsque ce grand courrier de la philosophie,
Condamine l’observateur,
De l’Afrique au Pérou conduit par Uranie,
Par la gloire, et par la manie,
S’en va griller sous l’équateur,
Maupertuis et Clairaut, dans leur docte fureur,
Vont geler au pôle du monde.
Je les vois d’un degré mesurer la longueur,
Pour ôter au peuple rimeur
Ce beau nom de machine ronde,
Que nos flasques auteurs, en chevillant leurs vers,
Donnaient à l’aventure à ce plat univers.

Les astres étonnés, dans leur oblique course,
Le grand, le petit Chien, et le Cheval, et l’Ourse,
Se disent l’un à l’autre, en langage des cieux :
 » Certes, ces gens sont fous, ou ces gens sont les dieux.  »

Et vous, Algarotti, vous, cygne de Padoue,
Élève harmonieux du cygne de Mantoue,
Vous allez donc aussi, sous le ciel des frimas,
Porter, en grelottant, la lyre et le compas,
Et, sur des monts glacés traçant des parallèles,
Faire entendre aux Lapons vos chansons immortelles ?

Allez donc, et du pôle observé, mesuré,
Revenez aux Français apporter des nouvelles.
Cependant je vous attendrai,
Tranquille admirateur de votre astronomie,
Sous mon méridien, dans les champs de Cirey,
N’observant désormais que l’astre d’Émilie.
Échauffé par le feu de son puissant génie,
Et par sa lumière éclairé,
Sur ma lyre je chanterai
Son âme universelle autant qu’elle est unique ;
Et j’atteste les cieux, mesurés par vos mains,
Que j’abandonnerais pour ses charmes divins
L’équateur et le pôle arctique.

Steam-boat

À une passagère.

En fumée elle est donc chassée
L’éternité, la traversée
Qui fit de Vous ma soeur d’un jour,
Ma soeur d’amour !…

Là-bas : cette mer incolore
Où ce qui fut Toi flotte encore…
Ici : la terre, ton écueil,
Tertre de deuil !

On t’espère là…. Va légère !
Qui te bercera, Passagère ?…
Ô passagère [de] mon coeur,
Ton remorqueur !…

Quel ménélas, sur son rivage,
Fait le pied ?… Va, j’ai ton sillage…
J’ai, quand il est là voir venir,
Ton souvenir !

Il n’aura pas, lui, ma Peureuse,
Les sauts de ta gorge houleuse !…
Tes sourcils salés de poudrain
Pendant un grain !

Il ne t’aura pas : effrontée !
Par tes cheveux au vent fouettée !…
Ni, durant les longs quarts de nuit,
Ton doux ennui…

Ni ma poésie où : Posée,
Tu seras la mouette blessée,
Et moi le flot qu’elle rasa…
Et cætera.

– Le large, bête sans limite,
Me paraîtra bien grand, Petite,
Sans Toi !… Rien n’est plus l’horizon
Qu’une cloison.

Qu’elle va me sembler étroite !
Tout seul, la boîte à deux !… la boîte
Où nous n’avions qu’un oreiller
Pour sommeiller.

Déjà le soleil se fait sombre
Qui ne balance plus ton ombre,
Et la houle a fait un grand pli…
– Comme l’oubli !

Ainsi déchantait sa fortune,
En vigie, au sec, dans la hune,
Par un soir frais, vers le matin,
Un pilotin.

10′ long. O.
40′ lat. N.

Vésuves Et Cie

Pompeïa-station Vésuve, est-ce encor toi ?
Toi qui fis mon bonheur, tout petit, en Bretagne,
– Du bon temps où la foi transportait la montagne
Sur un bel abat-jour, chez une tante à moi :

Tu te détachais noir, sur un fond transparent,
Et la lampe grillait les feux de ton cratère.
C’était le confesseur, dit-on, de ma grand’mère
Qui t’avait rapporté de Rome tout flambant…

Plus grand, je te revis à l’Opéra-Comique.
– Rôle jadis créé par toi : Le Dernier Jour
De Pompéï. Ton feu s’en allait en musique,
On te soufflait ton rôle, et… tu ne fis qu’un four.

– Nous nous sommes revus : devant-de-cheminée,
À Marseille, en congé, sans musique, et sans feu :
Bleu sur fond rose, avec ta Méditerranée
Te renvoyant pendu, rose sur un champ bleu.

– Souvent tu vins à moi la première, ô Montagne !
Je te rends ta visite, exprès, à la campagne.
Le Vrai Vésuve est toi, puisqu’on m’a fait cent francs !
. . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . .
Mais les autres petits étaient plus ressemblants.

Pompeï, aprile.

Walcourt

Paysages belges

Briques et tuiles,

Ô les charmants

Petits asiles

Pour les amants !

Houblons et vignes,

Feuilles et fleurs,

Tentes insignes

Des francs buveurs !

Guinguettes claires,

Bières, clameurs,

Servantes chères

À tous fumeurs !

Gares prochaines,

Gais chemins grands…

Quelles aubaines,

Bons juifs errants !

Ascension

Jésus au ciel est monté

Pour vous envoyer sa grâce

Espérance et charité,

Foi qui jamais ne se lasse,

Patience et tous les dons

Que l’esprit porte en ses flamme.

Et les trésors de pardons,

De zèle au salut des âmes,

De courage durant les

Tentations de ce monde.

Ah ! surtout, oui, devant les

Tentations de ce monde,

Ces scandales étalés

Tour à tour beaux puis immondes,

Pauvres cœurs écartelés,

Tristes âmes vagabondes !

Jésus au ciel est monté,

Mais en nous laissant son ombre :

L’Évangile répété

Sans cesse aux peuples sans nombre.

Jésus au ciel est monté

Pour mieux veiller, Lui, fait homme,

Sur notre fragilité

Qu’il éprouva… Mais nous, comme

Jésus au ciel est monté

Notre nuit n’y pourrait suivre

Avant la mort sa clarté :

Ah ! d’esprit allons y vivre !

Ascension

Sonnet.

À mesure que l’on s’élève
Au-dessus des mornes terrains,
On sent le poids de ses chagrins
Se désalourdir comme en rêve.

Pour l’âme, alors, libre existence !…
Car, subtilisée à l’air pur,
Son enveloppe vers l’azur
Semble évaporer sa substance.

On monte encor, toujours ! Enfin,
On n’est plus qu’un souffle divin
Flottant sur l’immense campagne :

Et, dans le plein ciel qui sourit,
Le blanc sommet de la montagne
Devient le trône de l’esprit.

Le Déluge

Tu l’as dit : C’en est fait ; ni fuite ni refuge

Devant l’assaut prochain et furibond des flots.

Ils avancent toujours. C’est sur ce mot, Déluge,

Poète de malheur, que ton livre s’est clos.

Mais comment osa-t-il échapper à ta bouche ?

Ah ! pour le prononcer, même au dernier moment,

Il fallait ton audace et ton ardeur farouche,

Tant il est plein d’horreur et d’épouvantement.

Vous êtes avertis : c’est une fin de monde

Que ces flux, ces rumeurs, ces agitations.

Nous n’en sommes encore qu’aux menaces de l’onde,

À demain les fureurs et les destructions.

Déjà depuis longtemps, saisis de terreurs vagues,

Nous regardions la mer qui soulevait son sein,

Et nous nous demandions :  » Que veulent donc ces vagues ?

On dirait qu’elles ont quelque horrible dessein.  »

Tu viens de le trahir ce secret lamentable ;

Grâce à toi, nous savons à quoi nous en tenir.

Oui, le Déluge est là, terrible, inévitable ;

Ce n’est pas l’appeler que de le voir venir.

Pourtant, nous l’avouerons, si toutes les colères

De ce vaste océan qui s’agite et qui bout,

N’allaient qu’à renverser quelques tours séculaires

Que nous nous étonnions de voir encore debout,

Monuments que le temps désagrège ou corrode,

Et qui nous inspiraient une secrète horreur :

Obstacles au progrès, missel usé, vieux code,

Où se réfugiaient l’injustice et l’erreur,

Des autels délabrés, des trônes en décombre

Qui nous rétrécissaient à dessein l’horizon,

Et dont les débris seuls projetaient assez d’ombre

Pour retarder longtemps l’humaine floraison,

Nous aurions à la mer déjà crié :  » Courage !

Courage ! L’œuvre est bon que ton onde accomplit.  »

Mais quoi ! ne renverser qu’un môle ou qu’un barrage ?

Ce n’est pas pour si peu qu’elle sort de son lit.

Ses flots, en s’élançant par-dessus toute cime,

N’obéissent, hélas ! qu’à d’aveugles instincts.

D’ailleurs, sachez-le bien, ces enfants de l’abîme,

Pour venir de plus bas, n’en sont que plus hautains.

Rien ne satisfera leur convoitise immense.

Dire :  » Abattez ceci, mais respectez cela,  »

N’amènerait en eux qu’un surcroît de démence ;

On ne fait point sa part à cet Océan-là.

Ce qu’il lui faut, c’est tout. Le même coup de houle

Balaiera sous les yeux de l’homme épouvanté

Le phare qui s’élève et le temple qui croule,

Ce qui voilait le jour ou donnait la clarté,

L’obscure sacristie et le laboratoire,

Le droit nouveau, le droit divin et ses décrets,

Le souterrain profond et le haut promontoire

D’où nous avions déjà salué le Progrès.

Tout cela ne fera qu’une ruine unique.

Avenir et passé s’y vont amonceler.

Oui, nous le proclamons, ton Déluge est inique :

Il ne renversera qu’afin de niveler.

Si nous devons bientôt, des bas-fonds en délire,

Le voir s’avancer, fier de tant d’écroulements,

Du moins nous n’aurons pas applaudi de la lyre

Au triomphe futur d’ignobles éléments.

Nous ne trouvons en nous que des accents funèbres,

Depuis que nous savons l’affreux secret des flots.

Nous voulions la lumière, ils feront les ténèbres ;

Nous rêvions l’harmonie, et voici le chaos.

Vieux monde, abîme-toi, disparais, noble arène

Où jusqu’au bout l’Idée envoya ses lutteurs,

Où le penseur lui-même, à sa voix souveraine,

Pour combattre au besoin, descendait des hauteurs.

Tu ne méritais pas, certes, un tel cataclysme,

Toi si fertile encore, ô vieux sol enchanté !

D’où pour faire jaillir des sources d’héroïsme,

Il suffisait d’un mot, Patrie ou Liberté !

Un océan fangeux va couvrir de ses lames

Tes sillons où germaient de sublimes amours,

Terrain cher et sacré, fait d’alluvions d’âmes,

Et qui ne demandais qu’à t’exhausser toujours.

Que penseront les cieux et que diront les astres,

Quand leurs rayons en vain chercheront tes sommets,

Et qu’ils assisteront d’en haut à tes désastres,

Eux qui croyaient pouvoir te sourire à jamais ?

De quel œil verront-ils, du fond des mers sans borne,

À la place où jadis s’étalaient tes splendeurs,

Émerger brusquement dans leur nudité morne,

Des continents nouveaux sans verdure et sans fleurs ?

Ah ! si l’attraction à la céleste voûte

Par de fermes liens ne les attachait pas,

Ils tomberaient du ciel ou changeraient de route,

Plutôt que d’éclairer un pareil ici-bas.

Nous que rien ne retient, nous, artistes qu’enivre

L’Idéal qu’ardemment poursuit notre désir,

Du moins nous n’aurons point la douleur de survivre

Au monde où nous avions espéré le saisir.

Nous serons les premiers que les vents et que l’onde

Emporteront brisés en balayant nos bords.

Dans les gouffres ouverts d’une mer furibonde,

N’ayant pu les sauver, nous suivrons nos trésors.

Après tout, quand viendra l’heure horrible et fatale,

En plein déchaînement d’aveugles appétits,

Sous ces flots gros de haine et de rage brutale,

Les moins à plaindre encore seront les engloutis.

Les Malheureux

La trompette a sonné. Des tombes entr’ouvertes

Les pâles habitants ont tout à coup frémi.

Ils se lèvent, laissant ces demeures désertes

Où dans l’ombre et la paix leur poussière a dormi.

Quelques morts cependant sont restés immobiles ;

Ils ont tout entendu, mais le divin clairon

Ni l’ange qui les presse à ces derniers asiles

Ne les arracheront.

 » Quoi ! renaître ! revoir le ciel et la lumière,

Ces témoins d’un malheur qui n’est point oublié,

Eux qui sur nos douleurs et sur notre misère

Ont souri sans pitié !

Non, non ! Plutôt la Nuit, la Nuit sombre, éternelle !

Fille du vieux Chaos, garde-nous sous ton aile.

Et toi, sœur du Sommeil, toi qui nous as bercés,

Mort, ne nous livre pas ; contre ton sein fidèle

Tiens-nous bien embrassés.

Ah ! l’heure où tu parus est à jamais bénie ;

Sur notre front meurtri que ton baiser fut doux !

Quand tout nous rejetait, le néant et la vie,

Tes bras compatissants, ô notre unique amie !

Se sont ouverts pour nous.

Nous arrivions à toi, venant d’un long voyage,

Battus par tous les vents, haletants, harassés.

L’Espérance elle-même, au plus fort de l’orage,

Nous avait délaissés.

Nous n’avions rencontré que désespoir et doute,

Perdus parmi les flots d’un monde indifférent ;

Où d’autres s’arrêtaient enchantés sur la route,

Nous errions en pleurant.

Près de nous la Jeunesse a passé, les mains vides,

Sans nous avoir fêtés, sans nous avoir souri.

Les sources de l’amour sous nos lèvres avides,

Comme une eau fugitive, au printemps ont tari.

Dans nos sentiers brûlés pas une fleur ouverte.

Si, pour aider nos pas, quelque soutien chéri

Parfois s’offrait à nous sur la route déserte,

Lorsque nous les touchions, nos appuis se brisaient :

Tout devenait roseau quand nos cœurs s’y posaient.

Au gouffre que pour nous creusait la Destinée

Une invisible main nous poussait acharnée.

Comme un bourreau, craignant de nous voir échapper,

À nos côtés marchait le Malheur inflexible.

Nous portions une plaie à chaque endroit sensible,

Et l’aveugle Hasard savait où nous frapper.

Peut-être aurions-nous droit aux célestes délices ;

Non ! ce n’est point à nous de redouter l’enfer,

Car nos fautes n’ont pas mérité de supplices :

Si nous avons failli, nous avons tant souffert !

Eh bien, nous renonçons même à cette espérance

D’entrer dans ton royaume et de voir tes splendeurs,

Seigneur ! nous refusons jusqu’à ta récompense,

Et nous ne voulons pas du prix de nos douleurs.

Nous le savons, tu peux donner encor des ailes

Aux âmes qui ployaient sous un fardeau trop lourd ;

Tu peux, lorsqu’il te plaît, loin des sphères mortelles,

Les élever à toi dans la grâce et l’amour ;

Tu peux, parmi les chœurs qui chantent tes louanges,

À tes pieds, sous tes yeux, nous mettre au premier rang,

Nous faire couronner par la main de tes anges,

Nous revêtir de gloire en nous transfigurant.

Tu peux nous pénétrer d’une vigueur nouvelle,

Nous rendre le désir que nous avions perdu…

Oui, mais le Souvenir, cette ronce immortelle

Attachée à nos cœurs, l’en arracheras-tu ?

Quand de tes chérubins la phalange sacrée

Nous saluerait élus en ouvrant les saints lieux,

Nous leur crierions bientôt d’une voix éplorée :

 » Nous élus ? nous heureux ? Mais regardez nos yeux !

Les pleurs y sont encor, pleurs amers, pleurs sans nombre.

Ah ! quoi que vous fassiez, ce voile épais et sombre

Nous obscurcit vos cieux.  »

Contre leur gré pourquoi ranimer nos poussières ?

Que t’en reviendra-t-il ? et que t’ont-elles fait ?

Tes dons mêmes, après tant d’horribles misères,

Ne sont plus un bienfait.

Ah ! tu frappas trop fort en ta fureur cruelle.

Tu l’entends, tu le vois ! la Souffrance a vaincu.

Dans un sommeil sans fin, ô puissance éternelle !

Laisse-nous oublier que nous avons vécu. « 

Savitri

L’Inde me plaît, non pas que j’aie encore

De mes yeux vu ce rivage enchanteur:

Mais on sait lire et même, sauf erreur,

On a du lieu déchiffré maint auteur.

En ce pays des perles, de l’aurore,

Des frais lotus et du parler divin,

La poésie a l’horreur du mesquin.

De mon cerveau si je tire à grand peine,

Tant bien que mal, quelques cents vers ici,

C’est déjà trop ; la muse hors d’haleine

Demande grâce et le public aussi.

Dans l’Inde seule ils se font par cent mille

Ces mêmes vers, bien plus, on les y lit.

Quels beaux slocas marchant tous à la file!

J’en sais d’une aune et qui ne font un pli.

Dans ce pays que nul donc ne s’étonne

Si j’ai regret de ne pouvoir aller;

Mais j’ai juré, c’est pour me consoler,

Que si jamais je faisais à personne,

Et de mon chef, quelque léger récit,

Non pas sévère et froid comme l’histoire,

Un peu moins vrai, mais aussi bon à croire,

D’y mettre au moins mon héros ; le voici:Or, mon héros était une héroïne,

Princesse en plus, belle comme le jour.

Grands yeux, front pur, taille souple et divine;

Un morceau tel affriandait l’amour.

Qui le croirait ? à l’entour de la belle

Aucun galant ne vint papillonner.

En fait d’amour, si l’on en veut donner,

Il ne faut point paraître une immortelle;

Le respect nuit. Tous s’étaient écartés,

Se rabattant sur de moindres beautés.

Bel Astre Voyageur

Bel astre voyageur, hôte qui nous arrives

Des profondeurs du ciel et qu’on n’attendait pas,

Où vas-tu ? Quel dessein pousse vers nous tes pas ?

Toi qui vogues au large en cette mer sans rives,

Sur ta route, aussi loin que ton regard atteint,

N’as-tu vu comme ici que douleurs et misères ?

Dans ces mondes épars, dis ! avons-nous des frères ?

T’ont-ils chargé pour nous de leur salut lointain ?Ah ! quand tu reviendras, peut-être de la terre

L’homme aura disparu. Du fond de ce séjour

Si son œil ne doit pas contempler ton retour,

Si ce globe épuisé s’est éteint solitaire,

Dans l’espace infini poursuivant ton chemin,

Du moins jette au passage, astre errant et rapide,

Un regard de pitié sur le théâtre vide

De tant de maux soufferts et du labeur humain.

Le Déluge

Pourquoi, d’une vague implacable,

Vieil Océan, viens-tu toujours

Battre de ta prison de sable

Les indestructibles contours ?

Ta perds ton temps, tu perds ta peine ;

Ne vois-tu pas que cette arène

A ta colère sert de frein ?

Que ta viens t’épuiser contre elle

Comme un enfant dont la main frêle

Heurterait des barreaux d’airain ?

Est-ce pour frapper d’épouvante

Les peuples rangés à tes bords

Que sur ta falaise mouvante

Tu rejaillis avec efforts ?

Mais nul n’a peur de ta menace ;

Chacun de nous choisit la place

La plus voisine de tes flots.

Insoucieuses et tranquilles,

Tu vois jusqu’au sein de tes lies

Les nations vivre en repos.

Cesse donc, ô mer en démence,

De bondir ainsi contre nous.

N’as-tu pas tout le gouffre immense

Pour y déchaîner ton courroux ?

Épargne enfin ces vieilles rives

Que de tes lames convulsives

Le choc trop longtemps ébranla :

Ta colère est stérile et folle ;

Car tu sais bien qu’une parole

A dit :  » Tu t’arrêteras là !  »

Tu le sais bien ! Mais non, peut-être

As-tu perdu le souvenir

De l’heure lointaine où ton maître

Fit ces bords pour te contenir ;

Et peut-être as-tu, pour ta gloire,

Gardé seulement la mémoire

D’un jour plus fameux et plus grand,

De ce jour où ton flot sublime

Se dressa du fond de l’abîme

Et partit comme un conquérant !

L’impie orgueil, le vice immonde

Gagnaient partout le genre humain ;

L’iniquité, reine du monde,

L’avait pris déjà dans sa main.

Dieu se leva :  » Faisons justice !

II est temps que j’anéantisse

Les œuvres d’un globe pervers,

Et que le châtiment efface

Jusqu’aux vestiges de la race

Qui profane cet univers !  »

Il dit, et les cieux s’obscurcirent ;

La nue ouvrit ses noirs trésors,

Et tes ondes, ô mer ! Frémirent

Et s’élancèrent de leurs bords ;

Et les nations refoulées,

Devant les eaux amoncelées,

Partout reculèrent d’horreur ;

Mais, hélas ! Que servit la fuite ?

Les eaux étaient à leur poursuite,

Courant plus vite que la peur.

Le monstre avait rompu sa chaîne ;

De sa cage emportant les gonds,

Terrible, il franchissait la plaine

Retentissante sous ses bonds.

Loin de ta plage escaladée,

Tu broyais, ô mer débordée,

Arbres, maisons, champs nourriciers

Tes vagues roulaient sur la terre

Comme des chariots de guerre

Traînés par de fumants coursiers.

Alors, à travers les campagnes,

On vit, comme de grands troupeaux,

S’enfuir vers les hautes montagnes

Les peuples chassés par les eaux.

On vit la race humaine entière

Assiéger, sombre fourmilière,

Les plateaux des monts trop étroits ;

Pressés, entassés par cent mille,

Le fort étouffant le débile,

Les sujets marchant sur les rois.

Prêtresses des plaisirs infâmes,

Pontifes des dieux imposteurs,

Soldats superbes, faibles femmes,

Tout se rua vers les hauteurs,

Des grands bois tout gravit les tiges ;

Chacun — tels étaient leurs vertiges ! —

Emportant son plus cher trésor,

L’amant sa complice adorée,

Le pauvre marchand sa denrée.

L’avare son sac gorgé d’or.

Ô désespoir ! Le flot approche,

Le voici fumant et grondant.

Gravissez encore cette roche !

Étreignez ce rameau pendant ! —

Vers des retraites inconnues,

On vit jusques au sein des nues

S’élancer les pâles humains,

Et, surprises dans ces retraites,

Les mères dresser sur leurs têtes

Leurs enfants noyés dans leurs mains.

En vain les vierges éperdues

Tombent et roulent à genoux,

Et de leurs pâles mains tordues

Conjurent le flot en courroux :

Sourde à toute voix qui l’implore,

L’onde impitoyable dévore

Tout ce qui s’oppose à son cours.

Sans reprendre une fois haleine,

Elle a conquis plaine sur plaine,

Et sa fureur monte toujours.

Elle monte, et, du ciel qui penche

Toutes ses urnes à la fois,

L’averse en cascades s’épanche

Et des cités crève les toits.

A l’eau des mers qui s’amoncelle

S’unit partout l’eau qui ruisselle

Du réservoir des cieux béants ;

Partout descendent les nuages,

Et partout monte sur les plages

L’éruption des Océans.

Elle monte, elle écume, elle entre :

Où fuir encore ? Où se cacher ?

Elle atteint le lion dans l’antre,

Et chasse l’aigle du rocher.

Adieu les palais et leurs hôtes !

Adieu les villes les plus hautes !

Adieu donjons ! Temples, à bas !

Aux lieux où régnait la luxure,

Les morses cherchent leur pâture,

Et le phoque y vient mettre bas.

Sous les trombes, sous les tonnerres,

Et sous les vents et sous les eaux,

Craquent les palmiers centenaires,

S’émiettent les monts en morceaux.

L’aspect du globe se transforme :

Ce n’est plus qu’un fantôme énorme

Qui n’a ni couleur ni contour.

L’espace, envahi par les vagues,

Se perd en des horizons vagues

Éclairés d’un sinistre jour.

Et pêle-mêle, à leur surface,

Flottent cadavres et mourants,

Et débris que le flot amasse,

Qu’il roule au hasard des courants,

Et par troupeaux, le cerf qui brame,

Le tigre, l’ours, l’hippopotame

Et le mammouth démesuré ; —

Et, fatigué d’un vol suprême,

Du haut des cieux l’aigle lui-même

Au gouffre amer tombe effaré !

Plus de rivage, plus de digue !

Rien que la mer, la mer partout,

Qui se répand, qui se prodigue

D’un bout du globe à l’autre bout.

Dans son élan que rien n’arrête,

Elle gravit, de crête en crête,

Les monts les plus audacieux ;

Toujours, encore, sans relâche,

Jusqu’à ce que son onde cache

Le pic le plus voisin des cieux !

Triomphez donc, vagues sublimes !

Chante ta victoire, Océan !

Tu foules tes plus fières cimes :

Atlas, Himalaya, Liban !

Dans ton sein les cèdres superbes

Sont affaissés comme des herbes

Et tremblent comme des roseaux.

Ta vague est partout répandue ;

Tu promènes sur l’étendue

La masse immense de tes eaux.

Triomphe ! À ce moment, le globe

C’est toi seul, c’est ton flot uni.

Triomphe ! Des plis de ta robe

Tu vas balayant l’infini !

Auteur du plus grand des désastres,

Tu jettes jusqu’au front des astres

Ton écume au rire insultant !

Rien, plus rien sur ton eau sans borne,

Si ce n’est un navire morne

Qui semble un sépulcre flottant.

Mais, en proclamant ta victoire,

Hâte-toi surtout d’en jouir,

Car l’heure unique de ta gloire

Sera prompte à s’évanouir.

Bientôt, abaissé de ce faîte,

Tu devras rendre ta conquête

Et redescendre de si haut.

Pour que ton onde se retire,

Que faut-il ? Il faut un zéphire

Et la volonté du Très-Haut.

Le zéphyr souffla : les nuées

S’ouvrirent au septentrion ;

Dieu sur les eaux diminuées

Fit descendre un premier rayon,

Le sol reparaît ; la grande Arche

Arrête son saint Patriarche

Sur un sommet d’où l’onde a fui ;

Il soit, il offre un sacrifice

Au Dieu terrible, au Dieu propice

Qui sauva tout un monde en lui.

Éloignez-vous, derniers orages !

L’Éternel, entrouvrant les cieux,

Déploie au milieu des nuages

Les couleurs d’un arc radieux.

La terre dans cet arc immense

Admire un signe de clémence,

Tandis que l’Océan dompté

Ne voit dans le céleste emblème

Qu’un joug imposé par Dieu même

A son fol orgueil révolté.

Viens donc, viens donc de tes rivages

Assiéger les âpres contours ;

Ronge tes bords, mine tes plages,

Et recommence tous les jours.

Mais souviens-toi, mer insensée,

Que la main qui t’a repoussée

A désormais fixé tes lois,

Et que ton flot en vain se lève

Contre les sables d’une grève

Qu’il ne franchira pas deux fois !

Hospitalité

La villa, qui de haut regarde la vallée,

Par le rideau des bois est à demi voilée.

Autour d’elle, un massif de fleurs, des chants d’oiseaux,

Et des conques de marbre où murmurent les eaux.

En face, un vert gazon qui, d’une molle pente,

Descend jusqu’à la plaine où la Lèze serpente.

L’horizon se termine aux montagnes d’azur.

Partout un calme heureux, un air suave et pur,

Un air si bienfaisant, à chaque heure et sans cesse,

Que l’âme le reçoit ainsi qu’une caresse !

Or, c’est là qu’elle vit, c’est là, sous l’œil de Dieu,

Que respire la reine et l’ange de ce lieu.

De ses magiques mains tout y porte la trace.

Chaque meuble y conserve un reflet de sa grâce ;

Ces rideaux au salon, ce jour plus adouci,

Ces fleurs dans le cristal, tout parle d’elle ici ;

Toute cette maison, silencieuse et claire,

Est moins une maison qu’un chaste sanctuaire ;

Et l’on se sent au cœur, dès qu’on franchit le seuil,

Je ne sais quel frisson que tempère l’accueil.

Moi donc, poète errant, sous ce toit diaphane

J’ai trouvé place un jour ; je suis l’hôte profane,

Je suis le passager qui s’arrête en chemin,

Et qui repart bientôt… peut-être dès demain !

Le matin, la villa s’éveille de bonne heure.

Sans bruit, les serviteurs errent dans la demeure,

Vaquant aux premiers soins que réclame le jour.

Les seuls bruits du dehors animent ce séjour :

Son de l’heure qui chante à la tour du village,

Murmure des jardins dont frémit le feuillage,

Concert des nids chanteurs sans cesse renaissant.

Par l’escalier muet, l’hôtesse enfin descend.

Au frôlement confus de sa jupe de gaze,

De loin, je la devine et sens venir l’extase.

Pénétrant au salon d’un pas aérien,

Son familier bonjour y devance le mien.

Elle a du mot charmant l’art et le privilège.

Moi, j’hésite et me tais : d’ailleurs, que lui dirais-je ?

Quand on tremble du cœur, on tremble de la voix.

Des nouvelles du jour, un moment toutefois,

Nous causons. Messager qui monte de la plaine,

Ce matin, le facteur est venu la main pleine.

Dans ce vague entretien nous touchons, au hasard,

A tous les intérêts, surtout à ceux de l’art :

De son sommeil, dit-on, cygne qui se réveille,

Rossini rêve encore sa prochaine merveille…

Que pensez-vous d’Hugo, roi d’attributs divers ?

Préférez-vous sa prose ? Aimez-vous mieux ses vers ?…

Qu’est devenu le temps où chantait Lamartine ?…

L’errante causerie, abeille qui butine,

Ainsi vers toute fleur promène son essor.

Enfin, l’heure au cadran sonne de sa voix d’or.

Ayant rompu le pain sur la table modeste,

Au soleil de midi, la maison fait la sieste.

Silence et quiétude : à peine un tiède vent

Soulève la persienne en éventail mouvant.

Il répand, sous le toit où son souffle pénètre,

Le chaud parfum des fleurs qui longent la fenêtre.

Plongé dans cet arome où le rêve se fond,

On voit, de temps en temps, courir sous le plafond

Des grands tilleuls du parc l’ombre qui se balance,

Et les moires de l’eau qui passent en silence.

Ô langueurs de midi, rêverie à longs flots,

Vagues sommeils qu’on dort les yeux à demi clos,

Dieu sait de quels frissons vous agitez une âme,

Quand flotte dans votre air le souffle d’une femme !

Du clavier tout à coup j’entends vibrer le son,

Une voix retentit, qui charme la maison.

Elle est fraîche et limpide, et fière et caressante :

Ce n’est pas une voix, c’est une fleur qui chante.

Murmures de l’enclos, feuillages, taisez-vous ;

Et que tout oiseau garde un silence jaloux !

L’instrument, sous la main rapide qui l’effleure,

Tantôt vibrait de joie, et le voilà qui pleure ;

Et la docile touche et l’éloquente voix

Tour à tour font silence ou parlent à la fois.

Et moi, de ces accents auditeur solitaire,

Ce que j’entends alors, plongé dans mon mystère,

C’est tout ce qu’au passage une âme peut saisir,

C’est le frémissement des ailes du désir,

C’est l’appel du ramier qu’entendra la colombe,

C’est le cri de l’espoir qui s’élève ou retombe ;

D’un cœur, d’un faible cœur qui défaille à moitié,

C’est la prière à Dieu réclamant sa pitié !

L’heure pourtant décline, et du soleil qui passe

Les dernières ardeurs meurent sur la terrasse.

Il est temps de sortir, il est temps de revoir

Les jardins, l’horizon, dorés au feu du soir.

On s’accoude aux piliers rangés en colonnade :

Où dirigerons-nous ce soir la promenade ?

Par les sentiers étroits qui longent le coteau,

Irons-nous visiter cet antique château

Dont les pâtres voisins racontent la légende ?

Plus haut, par les tapis de sauge et de lavande,

A travers les parfums qu’on soulève en marchant,

Irons-nous contempler la gloire du couchant ?

On part : chaque rayon que cette heure recèle

A sa vive pensée ajoute une étincelle.

Esprit jeune et charmant, à tout sujet dispos,

Un beau rire argentin se mêle à ses propos.

Ce n’est pas une femme, instinct qui se refuse,

C’est un enfant joyeux que toute chose amuse,

Un folâtre écolier qui chante en son chemin,

Et qui sur toute fleur porte sa blanche main. —

Là voilà qui s’arrête, et, brusque et familière,

Orne ses longs cheveux de quelque brin de lierre.

Le classique rêveur, éperdu cette fois,

Pense voir face à face une nymphe des bois :

— Est-ce vous, ô Daphné, blonde enfant de la Grèce ?

Ou bien vous nomme-t-on Diane chasseresse ?

Ce rocher vaut le Pinde, et vous êtes la sœur

De ces êtres divins qu’adorait le chasseur ! —

Faut-il passer un gué, franchir une broussaille ?

Il n’est pas de chevreuil si léger qui la vaille ;

Si bien que moi, tardif, qui la suis pas à pas,

Je l’admire à distance… et ne l’imite pas.

— Eh bien ! dit la rieuse, à qui sied l’ironie,

A quoi rêve ce soir votre austère génie ?

Me laisserez-vous seule, affrontant ces déserts ?

Marchez d’un pas plus leste… et dites-moi vos vers !

La nuit vient cependant ; déjà l’étoile brille :

Il convient de rentrer sous le toit de famille.

L’aïeule en cheveux blancs qui garde le salon

A compté le retard, le trouvant déjà long.

Nous rentrons. D’une main savante à chaque chose,

Elle arrange en bouquets les fleurs que je dépose,

Cherche, compare, assemble, entrelace avec art

Les jasmins aux pavots, — la pâleur et le fard, —

Incline un brin d’iris, redresse une corolle,

Puis mêle à tout cela quelque brindille folle !

Cet odorant faisceau, dans l’humide cristal,

Gardera pour demain tout son charme natal.

Les fleurs, vivant près d’elle, ont plus d’un jour à vivre.

La lampe est rallumée, il faut choisir un livre :

Que lirons-nous ce soir, poésie ou roman ?

Nous abreuverons-nous des larmes d’Oberman ?

Lisons plutôt Chénier : que sa tendre élégie

Des plus doux sons humains nous verse la magie.

Sur le même feuillet laissant errer nos yeux,

Elle et moi, demeurons charmés, silencieux ;

Et, le front vers le sien, de si près je le touche,

Que ma tempe frémit au souffle-de sa bouche.

Ainsi pourtant, un jour, le cœur au cœur uni,

Lisaient Paul et Françoise, enfants de Rimini,

Quand, de leurs doigts tremblants et pâles de délire,

Le volume tomba, qu’ils cessèrent de lire !

L’heure enfin sonne encore, elle vibre neuf fois,

Et toute la maison se rassemble à sa voix.

Famille et serviteurs, que son timbre rappelle,

Se rangent en silence aux bancs de la chapelle.

Sur la dalle pieuse ils s’agenouillent tous ;

Même les laboureurs venus au rendez-vous,

Même des journaliers la troupe mercenaire ;

Ceux-ci de leurs haillons vêtus à l’ordinaire,

Ceux-là, les gardiens sauvages du troupeau,

Drapés d’un pan de laine ou d’un sayon de peau.

Alors, écoutez-la prier, la noble femme :

Ce n’est plus une voix qui parle, c’est une âme ;

C’est un cœur plein de foi qui s’élève au Seigneur,

C’est un encens qui monte et qui lui rend honneur.

Elle sait de chacun les besoins, les souffrances ;

Elle exprime de tous les saintes espérances,

Et tous, dès qu’à voix haute elle ne parle plus,

L’accompagnent longtemps d’un murmure confus.

Telle au désert, jadis, par une nuit d’étoiles,

Rachel ou Rebecca priait sous ses longs voiles,

Et, réunis près d’elle autour des grands palmiers,

Ainsi chefs et pasteurs chantaient aux jours premiers !

Humbles gens, cœurs touchés par la voix ingénue,

La trêve des labeurs maintenant est venue ;

Que chacun, jeune ou vieux, dans un grave maintien,

Retourne à son chevet : je gagne aussi le mien…

Mais, dans la veille alors qui pour moi recommence,

Je me sens comme pris d’une vague démence.

Celle qui tient mon cœur, peut-être à son insu,

Sous son paisible toit celle qui m’a reçu,

Quelle est-elle ? Me dis-je. Ô créature étrange,

Est-ce une argile humaine? Est-ce une forme d’ange ?

L’aveu que je contiens, demain, si je le dis,

Va-t-elle m’emporter dans quelque paradis?

Ou, de ce rêve d’or fait en pleine lumière,

Me laisser retomber dans l’ombre et la poussière?…

Ainsi la nuit s’envole, ainsi, de jour en jour,

Je vais m’alanguissant à l’air de ce séjour.

Pourrai-je enfin briser ce charme qu’elle ignore ?

Pour le salut, peut-être, il reste une heure encore :

L’espace est toujours libre et voici le chemin.

Partirai-je ce soir ?… Ne partons que demain !

Adieu

J’aurai bientôt quatrevingts ans :
Je crois qu’à cet âge il est temps
De dédaigner la vie.
Aussi je la perds sans regret,
Et je fais gaîment mon paquet ;
Bonsoir la compagnie !

J’ai goûté de tous les plaisirs ;
J’ai perdu jusques aux désirs ;
A présent je m’ennuie.
Lorsque l’on n’est plus bon à rien,
On se retire, et l’on fait bien ;
Bonsoir la compagnie !

Lorsque d’ici je partirai,
Je ne sais pas trop où j’irai ;
Mais en Dieu je me fie :
Il ne peut me mener que bien ;
Aussi je n’appréhende rien :
Bonsoir la compagnie !

Dieu nous fit sans nous consulter
Rien ne saurait lui résister ;
Ma carrière est remplie.
À force de devenir vieux,
Peuton se flatter d’être mieux ?
Bonsoir la compagnie !

Nul mortel n’est ressuscité,
Pour nous dire la vérité
Des biens d’une autre vie.
Une profonde obscurité
Est le sort de l’humanité ;
Bonsoir la compagnie !

Rien ne périt entièrement,
Et la mort n’est qu’un changement,
Dit la philosophie.
Que ce système est consolant !
Je chante, en adoptant ce plan ;
Bonsoir la compagnie !

Lorsque l’on prétend tout savoir,
Depuis le matin jusqu’au soir,
On lit, on étudie ;
On n’en devient pas plus savant ;
On n’en meurt pas moins ignorant ;
Bonsoir la compagnie !

Lettre-océan

Juan Aldama Correos Mexico 4 centavos U.S. Postage 2 cents 2

REPUBLICA MEXICANA TARJETA POSTAL

11 45 29-5 14 Rue des Batignolles

Les voyageurs de l’Espagne devant faire le voyage de Coatzacoalcos pour

s’embarquer je t’envoie cette carte aujourd’hui au lieu de profiter du courrier

de Vera Cruz qui n’est pas sûr. Tout est calme ici et nous sommes dans

l’attente des événements.

T S F

Sur la rive gauche devant le pont d’Iéna

Arrêtez cocher

Vive le Roy

Evviva il Papa

la gueule mon vieux pad

non si vous avez une moustache

La Tunisie tu fondes un journal

Jacques c’était délicieux

À bas la calotte

Des clefs j’en ai vu mille et mille

Hou le croquant

Vive la République

Zut pour M. Zun

BONJOUR À NOMO À NORATU NE CONNAÎTRA JAMAIS BIEN LES

MAYAS

Te souviens-tu du tremblement de terre entre 1885 et 1890

on coucha plus d’un mois sous la tente